Mathias Enard signe, avec Zone, un grand roman contemporain capable d'embrasser brillamment le personnel et l'universel, avec un style et une érudition rares dans la littérature hexagonale.
Un père Français marqué par la guerre d'Algérie, une mère pianiste d'origine Croate, Francis Servain Mirkovic a vu son adolescence doublement imprégnée de patriotisme, voire d’extrême-droitisme. Il a prolongé son service militaire en sections spéciales et autres commandos, puis s’est fiancé avec la très blanche Marianne. Mais l'éclatement de l'ex-Yougoslavie et les guerres d’indépendance croate puis bosniaque ont fait bouillir le sang qui coulait dans ses veines. Comme d'autres volontaires, il est allé commettre son lot d'exactions, de massacres et de viols.
Puis il est rentré en France où il s’est montré peu bavard. Il s’est présenté et a échoué aux concours du Quai d’Orsay, est entré dans un Service du Renseignement où il a connu Stéphanie (deuxième amour, deuxième échec). Puis s'est vu attribuer une "zone", le bassin méditerranéen : sud de l'Europe, Balkans, Proche Orient, Maghreb...
Mais ce soir, c’est sous une identité d’emprunt qu'il s’installe dans le train Milan-Rome pour ce qui devrait être le dernier voyage de sa carrière professionnelle. Au-dessus de lui, une mallette menottée par précaution à une des barres du filet à bagages. Demain, à Rome, un représentant du Vatican lui donnera trois cents mille euros - allusion aux trente deniers de Judas - en échange des informations patiemment rassemblées dans les marges de son activité d’agent du Renseignement français dans sa Zone. Le contenu de la mallette : des années de missions et d’investigations : des archives, des fiches, des disques informatiques, des images et des documents concernant des centaines d’individus, commanditaires ou intermédiaires, cerveaux ou exécutants, agitateurs et terroristes de toutes obédiences, marchands d’armes et trafiquants, criminels de guerre en fuite...
Le train démarre et Francis Servain Mirkovic, alias Yvan Deroy, assis dans le sens opposé à la marche, adossé à son avenir, a les yeux tournés vers le passé qui défile…
Pas de point, peu de virgules… Sur plus de cinq cent pages, Mathias Enard déroule en litanie hypnotique les pensées et souvenirs de son "héros", les événements qui ont fait de sa vie un concentré de contradictions/confrontations géopolitiques. A la fois texte initiatique érudit et roman d'espionnage, Zone tient toujours le parfait équilibre entre les deux genres sans jamais négliger sa tenue littéraire. Pas question pour l'auteur de s'accorder le moindre laisser-aller. Le style est soutenu, les retours sur des situations antérieures maîtrisés, la progression en spirale de la narration millimétrée.
Zone est un texte au souffle ample et généreux, tourné vers le monde, vers les terres de souffrance et les hommes de la même trempe. Zone est un texte sombre mais généreux qui tourne résolument le dos à l'intimisme maladif de la littérature française et prouve qu'il y a ici et maintenant des auteurs porteurs d'une véritable ambition romanesque universelle.
Joël Fompérie
© Etat-critique.com - 12/02/2009