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Vendredi 25 Mai 2012Livre

 Zodiac

Zodiac

Robert GRAYSMITH

Editions du Rocher - Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Emmanuel Scavé - 518 pages

Et ta critique ?




A l’heure où sort sur les écrans le film de David Fincher, les Editions du Rocher font paraître le livre documentaire de Robert Graysmith qui inspire le portrait cinématographique de l’assassin du Zodiaque. Chronique d’une maladie toute américaine à lire sur sa serviette…


A la fin des années 60, en Californie du Nord, un meurtrier en série nargue la police et la presse en revendiquant pas moins de 37 assassinats. L’homme se fait appeler Le Zodiaque. Parallèlement aux enquêtes menées par diverses forces de police de l’Etat, le caricaturiste Robert Graysmith du San Francisco Chronicle (principal récipiendaire des missives du Zodiaque) accumule les preuves qui incriminerait un habitant de la ville de Vallejo où les crimes ont commencé. De cette longue enquête, Graysmith tirera un livre en 1986, Zodiac, qui servira à bons nombres de policiers. A l’heure où sort le film de David Fincher, Graysmith fait paraître un nouveau Zodiac, repartant de son premier document et le complétant des suites de l’affaire.

Vieux de quatre cents ans, les Etats-Unis d’Amérique n’avaient de mythologie qu’un mélange de cabales issues des immigrants qui vinrent peupler au cours des siècles ce continent. A l’aube du vingtième, alors que l’industrialisation forcenée vidait les campagnes et faisait naître les grandes mégalopoles, l’Amérique accouchait enfin de son propre Golem : le tueur en série. S’il ne fût identifié comme tel qu’à l’entre-deux-guerres avec une modification notoire des systèmes d’investigations, le mythe du serial killer alimentera rapidement la chronique américaine, devenant en soi une légende enracinée dans l’imaginaire du pays. Lorsque arrive le vingt-et-unième siècle, les USA comptent pas moins de 800 cas dont un certain nombre passeront à la postérité via une littérature et une cinématographie extrêmement juteuses en termes économiques. Cette exploitation joue sur la peur sociale et l’aspect cathartique de sa reproduction fictionnelle. Les monstres humains et leurs cohortes de crimes sanguinolents remportent un tel succès que le tueur en série devient, au même titre que le surhomme de Marvel, un héros à part entière. C’est à se demander, qui de l’œuf et de la poule, engendre le carnage.

Dans les années 80-90, certains de ces criminels enfermés dans divers couloirs de la mort, passent le temps en peignant. Ces œuvres trouveront rapidement des acquéreurs qui feront monter leur cote de façon vertigineuse. D’autres inspireront des auteurs très en vue (Truman Capote avec De sang froid, Norman Mailer avec Le chant du bourreau, James Ellroy avec Un tueur sur la route, etc.). D’autres enfin feront le succès de bon nombre de blockbusters du Manhunter de Michael Mann au Zodiac de Fincher.

Le livre documentaire de Graysmith a d’abord cela d’intéressant qu’il explique l’une des bases du fait "serial killer". Si, comme le montre le film et le détaille le livre, Arthur Leigh Allen fut pendant trente ans le suspect principal de l’affaire du Zodiaque, comment se fait-il qu’il n’a jamais été arrêté ?

Cette intrigue administrative est parfaitement bien expliquée dans un autre livre documentaire sur les tueurs en série : Serial killer de Stéphane Bourgoin. Les Etats-Unis comptent pas moins de 18 000 forces de police indépendantes. Jusqu’à la création du VICAP – programme instruit par le FBI dans les années 80, permettant de centraliser toutes les enquêtes sur les crimes violents – il était relativement aisé à un meurtrier de commettre ses méfaits dans un comté, puis de faire quelques kilomètres pour en commettre d’autres (les états américains sont subdivisés en comtés). La concurrence entre les services de police lui laissait toute liberté puisque ces mêmes services ne communiquaient pas entre eux. Allen a donc pu profiter de cette faille du système pour tuer et narguer.

Le livre de Graysmith fut un travail reconnu d’intérêt public puisqu’il fut en son temps le seul document centralisant toutes les informations sur les meurtres du Zodiaque. Cette nouvelle version est extrêmement pointilleuse en termes de chronologie (on s’y perd même à de nombreuses reprises) et surtout, élimine les fausses pistes, entérine certaines évidences ignorées à l’époque et théorise sur des preuves indirectes qui semblent avoir été oubliée à force de déménagement et de réorientation des investigations successives.

Mais il fait aussi référence à un fait parallèle qui peut être considéré comme une mise en abîme de l’exploitation du serial killer en tant que genre : le Zodiaque a fait des émules. Pas moins de trois dont l’un a agi en sa mémoire à… Tokyo. Et Graysmith de se retrouver à travers son best seller comme porteur d’une inspiration. Le mythe crée le mythe.

Evidemment, c’est un livre à charge. Graysmith est sûr de son fait et nous convainc qu’il n’y eut qu’un seul suspect véritable en la personne de cet Allen, pédophile balourd et physiquement inquiétant, tarabusté toute sa vie par les interrogatoires et les contre-enquêtes jusqu’à sa mort en 1991. On en viendrait presque, par jeu évidemment, à se demander si à force de vouloir convaincre, Graysmith ne se met pas dans la position dans laquelle se retrouva l’enquêteur Toshi, au plus fort de l’affaire du Zodiaque, quand il fut suspecté d’être lui-même l’auteur des meurtres tant il connaissait son dossier.
 
Robert Graysmith invente enfin pour la littérature, le bonus comme il existe dans les DVD. A la fin de son livre, un épilogue est consacré au making-of du film de Fincher. Comme souvent avec ce genre de plus-produit, on vacille dans l’anecdotique, l’auteur se laissant davantage aller à un panégyrique du cinéaste au travail et des stars l’entourant qu’à un réel décryptage de ce qu’est l’adaptation cinématographique d’une affaire aussi tarabiscotée et frustrante. On notera d’ailleurs ce manquement étrange : si Graysmith s’étend sur le portrait des comédiens qui incarnent les personnages de cette enquête, il ne dit rien en revanche de John Caroll Lynch qui interprète à merveille l’inquiétant Arthur Leigh Allen.
   
Cet énième épître sur les affres de la nouvelle mythologie américaine est donc conseillé à ceux qui, entre la crème à bronzer et la serviette de bain, préféreront en savoir plus sur le fonctionnement de la société meurtrière à la mode US que sur leur thème astral.


Sébastien Gendron

© Etat-critique.com - 02/07/2007