BLAKE IS BLAKE AND REALLY BEAUTIFUL
William Blake, ce pourrait être une marque de whisky, mais vous n'aimez peut-être pas ça ? Parfait, car William Blake n'a pas été retenu dans la mémoire des négociants spécialisés. Il était graveur, au burin sûr et élégant, dessinateur, peintre, poète, tout ensemble, un authentique visionnaire, un fou des plus recommandables, il y en a !
Des visions, il en eut dès l'enfance et le talent le visita très précocement pour ne plus le quitter. C'est, par parenthèse, toute la différence: des visions, un bon, ou même un mauvais, whisky peut en procurer, soyez-en sûr, du talent, c'est autre chose ! Passons.
Rare. Au Petit Palais, voici une exposition peu commune. Non pas par son dispositif, chronologique, mais dans l'accrochage d'œuvres que l'on a peu l'occasion de découvrir ensemble en si grand nombre. Soudain, nous prenons conscience que William Blake est, fondamentalement, un poète. Il doit exprimer ses nuits hantées d'apparitions à fortes connotations religieuses. Il ne peut se soustraire à cet impératif supérieur. Il croit en ses rêves comme autant de révélations de la Divinité. Dès lors, comment se satisfaire de ce monde-ci?
William Blake est à la charnière des deux siècles qui structurent notre modernité. Le siècle que nous disons volontiers des Lumières, le suivant étant celui des révolutions. La matière semble venir à bout de l'esprit, la bourgeoisie gagne la partie, l'argent et la vulgarité règnent sans partage. Nous en sommes encore là. Le mouvement romantique, échevelé, onirique, violent, passionné, en sera l'exact opposé, se constituera résolument contre, au-delà des différences, des divergences de styles et de projets entre artistes enfourchant les chevaux de feu de ces enfiévrés magnifiques. A l'ordre du jour de la chevauchée: fréquentation des orages et de la foudre, des dieux colériques, des âmes douces en proie aux tourments de l'amour fou, jusqu'au-delà de la mort, des anges déchus. Et mépris proclamé du négoce et de l'industrie, monde réputé réel fondé sur la raison et le bon sens, commun, évidemment.
William Blake voit Dieu. En vrai. Opérant dans la nature et soufflant aux hommes étonnés, sous le joug depuis le péché originel, qu'ils peuvent échapper à la malédiction des tyrannies qui s'exercent sur eux. Par l'Art et la Révolution, telle qu'elle se fait alors, en France, et dont il épouse la cause, ce qui lui vaudra quelques sérieux problèmes chez lui, en Angleterre. Le grand art, pour lui, est la poésie. Écrire et dessiner, ce sont deux faces pour un même projet. Il écrit donc et illustre ses écrits comme il avait illustré déjà Dante, Chaucer, Milton, entre autres. Il signe des chants prophétiques, des poèmes épiques, des allégories, autant de gravures, gouaches et bientôt, des eaux fortes d'une extraordinaire technique, complexe et féconde, que le fantôme de son frère Robert, mort de tuberculose, lui a révélé dans un songe !
Lorsqu'il voit Dieu, Blake ne le voit pas comme ce vieux barbu qu'il représente en le désignant comme l'Ancien des Temps, celui qui prétend créer le Monde et l'ordonner au moyen du compas. Dérisoire! L'univers est bien trop complexe, comment pourrait-il se réduire à une géométrie, l'application de formules mathématiques ? Non. Lorsqu'il voit Dieu, suprématie de l'intuition sur la raison déductive, c'est une force, un fleuve puissant d'énergie que son talent de coloriste sublimera. Sa grandeur n'est accessible qu'à une sensibilité extrême. Du coup, l'art de William Blake semble rallier les principes ésotériques des arcanes, de la symétrie entre l'en-haut et l'en-bas, quête d'un équilibre absolu entre réalité visible et invisible. Ses personnages ont le regard souvent surpris, grands yeux ouverts. La Nature est obscure, violentée de rougeoiements volcaniques. Les figures sont emportées dans le dessein secret de l'Univers.
Le Poète, à cette aune, a les sens en alerte. Il a l'oreille fine et l'œil tourné au-dedans de lui pour mieux voir. Son oreille perçoit le battement de la mesure derrière le mur du monde, et son œil capte un jour lumineux pour le devenir libre des peuples. Grâce lui en soit rendue ici ! Et vous, allez aussi rendre grâce à William Blake. Mais pressez-vous, vous avez encore jusqu'au 28 de ce mois. Qui sait quand repassera la comète ?
Gilbert Provaux
© Etat-critique.com - 21/06/2009