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Dimanche 05 Février 2012Livre

 Ville lumière

Ville lumière

Eugène DABIT

122 pages - Éditions Le Dilettante

Et ta critique ?




Les éditions Le Dilettante ont plusieurs mérites, dont le premier : nous avoir appris à écrire le nom éponyme sans faute d’orthographe.

 

 Un autre : elles font redécouvrir régulièrement des trésors, enterrés sous le sable gris du vingtième siècle, certes peu épais, mais dont la densité décourage la pratique de la pioche. Voici par exemple treize petits trésors pour conclure la période des fêtes, comme en Provence on conclut par les treize desserts le repas du réveillon de noël.

Il s’agit donc d’une collection de textes courts, d’origines variées, qui ont poussé dans l’ombre envahissante de l’Hôtel du nord. Ces textes ont été écrits entre 1931 et 1935. La mort brutale et précoce de Dabit en 1936 l’a empêché de développer certains portraits, certaines saynètes, pour les intégrer à des projets littéraires plus ambitieux.

Tous ces textes fournissent autant d’instantanés d’un Paris largement disparu depuis lors. Qui se souvient de Mayol ? de Dranem, de Fragson ? Et du « dernier de la bande, qui a pour nom Chevalier » ? Ah ! si, tout de même, celui-là, on s’en souvient, parce que, d’une génération plus jeune, il a marqué davantage la pellicule.

Le café-concert, la zone des fortifications, les bals à Belleville, les magasins à prix unique…  A l’époque, le futur marché aux puces s’appelait encore la foire aux puces, et tenait du vide grenier plus que du salon d’antiquaires. Les textes de Dabit constituent ainsi pour le lecteur actuel un témoignage historique précieux, en même temps que littéraire.

 

 

 

Ce Paris disparu est saisi par la plume de Dabit sous l’angle qu’il maîtrise le mieux, celui des petites gens, des loisirs populaires et des misères quotidiennes[1]. Plus que le sentiment de la pauvreté, c’est bien le sentiment de la misère qui domine, peint dans une langue qui épouse celle de son sujet, avec ce style argotique qui fit florès à l’époque, souvent pour le meilleur. Misère des décors, des joies vulgaires, des situations sociales sans issue.

Malgré le décalage social, l’apparition des congés payés et de l’Etat-providence, on est parfois saisi, à la lecture, par la tentation du parallèle, du Rien-de-nouveau, mon bon m’sieur. Un exemple : l’écrivain décrit à la première personne le petit monde qui loge dans l’hôtel tenu par ses parents, le fameux Hôtel du Nord, rattrapé par la crise économique du début des années 1930. Un des occupants travaille pour une compagnie de métro, il va prendre sa retraite :

« "Je lui dis : Allons, ça fera une place pour un jeune dans votre compagnie." Et lui : "Pensez-vous, me répond-il. Ils ne prennent plus de commissionnés, ils prennent des temporaires qu’ils renvoient selon les circonstances. Tenez, actuellement vous ne savez pas ?… ils étudient un système pour ne plus avoir qu’un homme par rame, le conducteur. Le chef de train et le serre-frein, y en aura plus. C’est déjà en service sur des petites lignes comme Nation-Italie. " » (page 51)

 

 

 

Le titre du recueil, Ville lumière, semble donc chargé d’ironie. Où est la lumière ? Réponse : La lumière est dans le pré ! Classe laborieuse sans espoir d’ascension sociale, les héros de Dabit vivent un bonheur du dimanche, cinquante-deux jours par an, qui s’apparente à une évasion, ou plutôt à la respiration tout juste suffisante du nageur, avant de plonger pour six jours en apnée dans l’eau grise du quotidien. Si ces textes étaient des courts-métrages, ils seraient tournés en noir et blanc, et la couleur apparaîtrait avec la campagne. Car dans leur malheur, les prolos de Dabit pouvaient encore trouver la vraie campagne à portée de bicyclette. Voir sur ce thème Les beaux jours, qui clôt le livre. 

[1] Du même Paris populaire de l’entre-deux guerres, Henri Calet serait un peu le clown triste, tandis que Dabit en serait le peintre naturaliste.


Philippe B. Muller

© Etat-critique.com - 18/02/2010