Avec ce premier livre publié en 1984, Pierre Michon s’est placé d’emblée dans la cour des grands, aux cotés des Gracq et autre Yourcenar, pas moins.
Il y a deux sortes de grands écrivains.
Les plus nombreux, ceux qui
aiguillonnent en nous cette vocation folle de prendre un jour la plume
pour coucher sur le papier une histoire tirée de notre propre
imaginaire.
Et puis ceux, beaucoup plus rares, qui nous font mesurer la
distance qui les sépare du commun des mortels : Louis-Ferdinand Céline,
Albert Cohen, Marguerite Yourcenar, Julien Gracq… Plus près de nous
dans le temps, Pierre Michon fait partie de ces élus.
Né en 1945 au fin fond de la Creuse, ce fils et petit-fils de paysans
pauvres s’attache dans ce premier ouvrage, paru en 1984, à nous brosser
huit courtes biographies de parents ou de proches qui font à la fois le
portrait d’un siècle (le XXe), d’un milieu (la petite paysannerie
Limousine) et, en creux, de lui-même.
Peu de choses en réalité, des
destins ordinaires d’hommes et de femmes que rien ne distingue de
millions d’autres, et pourtant…
Et pourtant, la langue de Pierre Michon, son écriture incomparable,
entre minimalisme et poésie, nous transporte jusqu’au cœur de ces
petites gens, jusqu’à nous faire ressentir intensément leurs joies et
leurs peines, aussi minuscules que leurs vies.
C’est qu’en effet,
par-dessus tout, il y a un style Pierre Michon. Ses phrases sont faites
d’une litanie de touches brèves composées de mots choisis avec une
précision maniaque. Des mots de tous les jours ou des mots plus rares,
ressortis de l’oubli ou de la désuétude parce qu’ils sont seuls
capables d’exprimer avec justesse sa pensée.
Cet impressionnisme
littéraire envoûte irrésistiblement le lecteur assez patient pour
savourer lentement chaque ligne, assez gourmet pour en apprécier, sans
précipitation, le goût et la texture.
On prendra d’ailleurs garde à ne
pas dévorer Vies minuscules d’une traite, mais à espacer la dégustation
de chaque chapitre pour mieux en apprécier les saveurs rares.
Avec ce premier livre, Pierre Michon s’est positionné résolument comme
un auteur contemporain majeur, un Ecrivain qui préfère son art aux
salons littéraires et continue, de sa province reculée, à distiller son
talent avec parcimonie et rectitude. Et il faudra bien un jour qu’il
soit reconnu pour ce qu’il est : un écrivain majuscule !
Joel Fomperie
© Etat-critique.com - 19/04/2010