En 1993, il était impensable que les membres du Velvet originel se reforment, fussent-ils vivants. Cependant, l’événement eut bien lieu et en voici le modeste témoignage.
Après cinq ans d’activité chaotique, le Velvet se dissout en 1970 et laisse une mine dont les réserves en pépites pop’n’roll semblent plus qu’inépuisable. Un état de faits qui ne fut cependant pas posé à l’époque, le Velvet étant tout bonnement snobé par ses contemporains. Aujourd’hui, impossible de ne pas penser au Velvet à l’écoute de deux tiers de la production : l’art de la composition de Lou Reed est un bréviaire, éternellement remis au goût du jour par une poignée de fanatiques, des New York Dolls aux Strokes, d’Echo and The Bunnymen à Antony and The Johnsons.
Le Velvet n’était pas seulement un groupe fulgurant, il était un mirage. Une sorte de lumière sordide entr’aperçue au détour du riff de I’m waiting for the man, ou des boots cirées de John Cale déambulant dans les couloirs du CBGB ou du Max’s Kansas City. Une irréalité à la fois morbide et idéalisée, personnifiée par l’égérie de Warhol, Nico. Une obsession : la rythmique bancale de Maureen Tucker (debout derrière les fûts), l’ironie grinçante de Reed, la viole électrique de John Cale et les gimmicks flous de Sterling Morrison. Une violence... Le parfait contrepoint à l’idéal hippie naissant et le Flower Power.
Le Velvet Underground de 1993 ne peut donc pas être celui de 1967, les contextes étant si différents ! Et Patrick Eudeline d’être mortifié à l’annonce de leur ultime tournée (le guitariste Sterling Morrison devait mourir quelques temps après), dans un article pour Best daté de 93 : "Le Velvet se reforme ?! Dieu du ciel et des petites écuries ! Sic transit et gloria mundi ! En voilà une information qui n’en est même pas une."
Certes le Velvet n’est que mirage dans l’inconscient collectif et fait l’objet, depuis des décennies, d’une sorte de quête du Graal mystique et irraisonnée, menée par des Perceval de la rock’n’roll music… Alors, transposer cette fulgurance en plein règne "grunge", sur papier, ça semble plutôt casse-gueule et non avenu. Autant remanier un texte de PB Shelley en verlan ! Difficile d’imaginer les chansons au vitriol du Velvet Underground jouées par des pépères dégarnis…
Oui mais voilà, dans les faits, il faut bien se rendre à l’évidence : ces chansons-là (captées ici à l’Olympia devant un parterre de fans médusés) n’ont pas pris une ride, ou si peu. Nonobstant le teint buriné du vieux Lou, la coiffure douteuse de Cale et tout ce qu’on pourra reprocher à ce DVD (quand on sait que ce concert existait déjà en VHS, on est en droit de réclamer un petit bonus), les chansons sont bien là, impériales et regorgeant suffisamment d’aristocratie du caniveau pour combler les nostalgiques et les néophytes.
Ce concert délivre son lot de réussites et de ratages. Quand Venus in furs et Waiting for the man déçoivent, le rare et sucré Sticking with you (fredonné par une Moe Tucker encore fringante) ou encore le classique Pale blue eyes (embelli par un John Cale au violon cotonneux et ouaté), surprennent agréablement. Quand I heard her call my name traîne ses gros sabots sous le poids de guitares grossières et adipeuses, Sweet Jane met le feu à la baraque. Littéralement.
A la fin, on comprend que c’est une fois départi de ces atours que le Velvet peut encore bouleverser : l’enchaînement Heroin (dantesque)/Pale blue eyes (élégiaque) parvient à nous arracher des larmes piquantes. Coyote, bluette inédite et composée spécialement pour l’occasion, est de très bonne facture et a dû laisser espérer bien des choses à quelques illuminés de la salle.
Hélas, l’éphémère reformation du Souterrain de Velours n’est même pas allée jusqu’au bout de la tournée… Enfin, quoiqu’il en soit, ce DVD reste un (très) honorable témoignage des retrouvailles scéniques d’une formation torrentueuse et chimérique.
Vous reprendrez bien un peu de cette tranche d’histoire, mon cher ?
Gabriel Pereira
© Etat-critique.com - 13/08/2008