Tous étaient artistes. Tous désiraient rejoindre le monde
libre. Ils ne le purent pas tous, mais tous croisèrent le chemin de Varian Fry à Marseille entre 1940 et 1941.
À première vue, on
pourrait croire à une nouvelle exposition consacrée au surréalisme, n’était son
titre, le nom d’un inconnu pour beaucoup d’entre nous. À deuxième vue, on se
rend compte que nombre d’œuvres réunies à la Halle Saint Pierre ont
été réalisées aux alentours de la Seconde Guerre Mondiale et n’émanent pas toutes
du courant initié par André Breton. À troisième vue, on prend conscience que
l’exposition qui se clôt par une salle regroupant photographies et documents
historiques autour de la figure de Varian Fry, relève non seulement de
l’histoire de l’art, mais rend compte d’un moment particulier de celle que l’on
écrit avec un grand « H ». Un « h » qui peut aussi bien
ouvrir sur les mots « homme » et « humanité », que conduire
au terme d’« horreur » ainsi que l’écrit Fry dans ses mémoires :
"C'est une histoire d'horreur. Non pas
l'horreur d'une mort brutale sur les champs de bataille, mais l'horreur lente
et invisible, qui n'en est pas moins abominable…. "
C’est cette ombre
portée qui accompagne un parcours de haute intensité.
Qui était Varian
Fry ? En juin 1940, un jeune journaliste américain est dépêché à Marseille
par l’Emergency Rescue Committee, un comité qui souhaite porter secours à un
ensemble de personnalités. À son arrivée, Fry a en main une liste de deux cents
noms. Très vite il estimera cette liste restrictive, et étendra son action
au-delà. De l’été 40 à l’automne 41, il mettra en place une organisation qui
s’occupera de 4 000 personnes, et organisera pour une partie d’entre elles le
chemin de l’exil. Varian Fry a ainsi sauvé des milliers de juifs et de
militants anti-nazis fuyant la peste brune. Parmi eux, nombre d’intellectuels
et d’artistes : ceux-là mêmes dont on retrouve aujourd’hui les œuvres
réunies.
Les oeuvres ainsi rassemblées sont les témoins muets de ces
temps d’attente et d’incertitude. Durant cette période de latence, les artistes
continuent de créer. L’exposition présente les travaux d’une vingtaine de ces
candidats à l’exil. Entre peintures – Max Ernst, Marc Chagall-, sculptures –
Jacques Lipchitz - et deux « boites en valises et leur quatre-vingts
reproductions en fac-similé » dont un « coin de chasteté »
-Marcel Duchamp-, elle fait la part belle au dessin. On découvre, ou
redécouvre, la luxuriance d’André Masson, la vitalité de Roberto Matta, le classicisme de Ferdinand Springer,
la ligne claire de Wilfredo Lam. Mêlant d’autres médiums et techniques, on
retrouve les personnages d’inquiétante étrangeté élaborés par Victor Brauner,
et tout près de celui-ci, un bel ensemble d’un des maîtres de la ligne, Hans
Bellmer.
Et pour tromper ces
jours d’angoisse, on joue à la villa Air-Bel à Marseille, où certains
surréalistes se sont rassemblés autour d’André Breton. On joue en dessinant
comme le montrent des dessins collectifs, et en dessinant des jeux, ainsi du
fameux « jeu de Marseille », un jeu de tarot surréellement revisité.
Entre ombre et lumière, les murs s’éclairent alors d’éclat de vies.
Stéphanie Buttay
© Etat-critique.com - 30/09/2007