Touche à tout magnifique (et controversé) Edward Steichen
est l’une des figures les plus prolifiques de l’histoire de la photographie. La
rétrospective que lui consacre le Jeu de Paume passe en revue son œuvre
multiforme.
De tout petits tirages, sombres, un peu flous. Des paysages
que l'on devine à peine. Quelques portraits familiaux… les premiers pas
conjoints d'Edward Steichen dans la photographie et du visiteur de l’exposition
sont empreints de la même timidité, de la même émotion suscitée par une
destinée qui s'esquisse, une aventure dont les limites sont encore
inconcevables.
D'autant moins concevables que le jeune prodige n'a pas
vingt ans à l'époque et est tout entier habité par sa vocation de peintre. Il
ne sait pas encore (mais le visiteur, lui, le sait) que les 75 ans qui lui
restent à vivre seront pleins jusqu'à la gueule de toutes les audaces, de
toutes les recherches, de toutes les innovations photographiques qui feront du
petit émigré luxembourgeois un monstre sacré.
Tour à tour (et dans le désordre) : photographe de mode
(Vogue), de publicité (pour les couturiers parisiens Lanvin, Chanel et quelques
autres), de guerre (pour la Navy),
portraitiste de grands hommes (Renoir, Manet, Cézanne, J. P. Morgan...) puis de
stars pour Vanity Fair (Gloria Swanson, Fred Astaire, Maurice Chevalier, Gary
Cooper, Charlie Chaplin...) et conservateur de musée (MoMA), Edward Steichen
est impossible à résumer ou à classifier.
On se laissera donc aller au gré de nos émotions et des
grandes périodes de la “carrière” mouvementé de cet homme hors du commun qui
sont retracées au Jeu de Paume sous la direction de Todd Brandow, William Ewing
et Nathalie Herschdorfer.
Au nombre des œuvres marquantes, les portraits tiennent une
place à part, émouvante et nostalgique. Le magnifique portrait voilé de Gloria
Swanson, star hollywoodienne des années 20 ; le pénétrant regard par en dessous
de Colette, installée de trois-quarts dans un fauteuil art déco ; la tête prise
à deux mains d'une Garbo intime et naturelle, le regard comme happé par un
infini qu'elle semble déjà entrevoir cloîtré et solitaire ; la posture
sensuelle et implorante d’une Marlène Dietrich lascivement offerte ; la série
consacrée à un Charlie Chaplin facétieux…
Pourtant, à déambuler longuement dans les salles du musée de
la place de la Concorde,
c'est le portrait en creux d'un homme baigné par le luxe et les paillettes qui
finit par se dessiner. Un homme qui a traversé le siècle en se tenant
soigneusement à l'écart de sa réalité triviale, quotidienne, humaine. Un homme
qui a offert les plus belles années de sa vie aux grands couturiers, aux
stylistes, aux joailliers, aux mondanités, à Vogue et à Vanity Fair.
On se prend alors à chercher, dans le flot écœurant de cette
désincarnation progressive, quelques traces d’une sensibilité moins glaciale,
moins élitiste. Ce sont ses études picturales du début du siècle, son travail
sur les végétaux (Roses de Voulangis - 1914) et les natures mortes (Spirales -
1921) ou ses recherches pour des motifs sur soie qui redonnent à son œuvre la
passion et le piquant menacés par les sirènes argentées de la mode et de la
publicité.
Fort heureusement, les petites merveilles de cet acabit sont
nombreuses et viennent abondamment ponctuer une visite qui, sans cela,
manquerait de faire suffoquer le visiteur moins sensible aux prouesses
techniques d’un photographe curieux et disposant d’une débauche de moyens
techniques pour magnifier les années folles.
Epopée : récit où le merveilleux se mêle au vrai, la légende
à l’histoire et dont le but est de célébrer un héros. Si le terme de héros est
très excessif, pour le reste l’exposition du Jeu de Paume répond parfaitement à
la définition du Petit Robert. A découvrir jusqu’au 30 décembre 2007.
Joël Fompérie
© Etat-critique.com - 17/10/2007