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Vendredi 25 Mai 2012Livre

 Un taxi mauve

Un taxi mauve

Michel DéON

Folio - 313 pages

Et ta critique ?




Il est toujours délicat de découvrir un roman dont on a déjà vu l’adaptation cinématographique, surtout lorsqu’il s’agissait de l’excellent film d’Yves Boisset, sorti en salles en 1977 et multi-diffusé à la télévision.


Ce nonobstant courez chez votre libraire, ou bien dérobez l’exemplaire qui prend la poussière pas loin des Poneys sauvages, chez vos parents à la campagne, car Un taxi mauve est un grand roman, peut-être supérieur à tout ce que nous propose l’édition française cet été.

Le lecteur peut d’ailleurs s’amuser à juger rétrospectivement de la distribution du film… Dans l’ensemble les rôles étaient bien distribués, avec une mention pour les personnages de Jerry et Seamus (Fred Astaire). Peter Ustinov, lui, conservait une allure un peu trop séduisante pour interpréter Taubelman, et Charlotte Rampling était trop monolithique en Sharon Kean. Et puis, hum… Sharon est supposée n’avoir presque pas de poitrine.

La seconde partie du roman constitue une vraie découverte pour le lecteur, puisque je n’ai pas souvenir que les scènes où apparaît Moïra, la sœur de Sharon, aient été portées à l’écran. Moïra, ses caprices de star, sa cour et son inénarrable factotum, Reginald…  Mais pardon, les noms tombent les uns après les autres, il conviendrait peut-être de dire un mot de l’histoire.

Le narrateur, un Français quinquagénaire enterré volontaire dans le comté de Clare en Irlande, fait la connaissance, au cours d’une partie de chasse solitaire, de Jerry Kean, un jeune Américain d’origine irlandaise de retour dans la maison familiale de ses ancêtres pour une cure de désintoxication. Tous les deux tombent bientôt sous le charme d’Anne, que le colossal et mystérieux Taubelman présente comme sa fille. Escroc et mythomane larger than life, châtelain surgi de nulle part, Taubelman est la figure centrale du roman, qui voit se succéder au fil des mois et des saisons une série de personnages tous plus hauts en couleurs les uns que les autres, dans la campagne et sur les côtes irlandaises.

Ce qui fait l’une des richesses de ce roman, ce sont précisément ces personnages, parfaitement travaillés, nuancés, pétris de pâte humaine et de contradiction, en un mot : vivants. Un taxi mauve donne l’exemple de ce qui se passe quand un auteur sait laisser vivre des personnages bien construits, jusque dans les troisièmes rôles : l’histoire ne nous semble que le résultat logique de l’enchaînement des passions qui naissent au cœur d’une Irlande aussi éloignée que possible du guide Baedeker.

Et pendant tout ce temps, le taxi mauve du docteur Seamus Scully sillonne les routes du pays : "Il ne cessait de donner sans rien recevoir. Un jour il s’effondrerait sur un gros volant de bois, la main crispée à la manette en cuivre de l’allumage, et le sang se retirerait de son visage d’ordinaire empourpré par l’excitation ou l’alcool, ses cheveux fous frisés dans le cou, deviendraient encore plus blancs. On le pleurerait un temps avant de l’oublier à jamais. Il distribuait à la folie des biens qui ne laissent pas de trace : la générosité, la bonté, le courage, la gaieté, l’intelligence de la vie."

Nul pathos dans le livre de Michel Déon, mais une constante nostalgie, une lucidité douloureuse, une ambiance douce-amère qui s’installe dans une langue précise, d’une belle facture classique et abondamment dialoguée. Il y a du behaviorist chez Déon, au-delà du conteur-né.

De la belle ouvrage, en somme, qui renvoie par ricochet nos nombrilistes écrivains parisiens du jour à leurs chères études. Un conseil : pour une lecture de vacances en France, entre la plage et la campagne, préférez la campagne, ou à la rigueur une plage bretonne, vous serez presque in situ.


Philippe Muller

© Etat-critique.com - 09/07/2007