Après plusieurs romans sombres où il ne parlait que de folie et de souffrance (La moustache, La classe de neige, L'adversaire), Emmanuel Carrère publie un ouvrage qui, malgré son titre, n'est pas un roman.
Dans ce livre autobiographique, Emmanuel Carrère tente d'exorciser ses fantômes, ceux de sa famille et sa propre souffrance.
Tout d'abord en menant une enquête sur ses origines. Contre l'avis et même à l'encontre de l'interdiction de sa mère, l'académicienne Hélène Carrère d'Encausse (mais aussi par amour pour elle), il recherche la vérité sur son grand-père maternel, émigré géorgien, qui "dans la société française n'est personne".
Il découvre que son grand-père, ayant échoué en tout ("Il est un raté"), ouvre une oreille complaisante aux thèses du régime de Vichy et devient interprète auprès des services économiques allemands pendant la seconde guerre mondiale. Soupçonné de collaboration, il disparaît à l'automne 1944.
À cette enquête se mêle celle qu'il a menée en Russie sur les traces d'un prisonnier hongrois qui fut enfermé dans un hôpital psychiatrique à l'issue de la seconde guerre mondiale et où il restera 55 ans. Il poursuit le fantôme de ses ancêtres russes jusqu'à Kotelnitch, à 800 kilomètres au nord-est de Moscou et décrit l'errance post-soviétique. Il en sortira deux documentaires remarquables : Un soldat russe et Retour à Kotelnitch.
Entre ces deux histoires, celles de son grand-père et celle du soldat oublié, Emmanuel Carrère nous relate son amour éperdu pour Sophie, qu'il ne sait pourtant pas aimer. Croyant lui offrir le plus beau des cadeaux, il lui écrit une nouvelle érotique qui paraîtra dans Le Monde un samedi 20 juillet et monte tout un stratagème, assez tordu, pour qu'elle lise cette nouvelle dans le train Paris - La Rochelle. Mais Sophie ne prendra pas ce train et cet acte manqué, cette surprise qui dérape, va empoisonner et dévaster leur amour.
On découvre en Emmanuel Carrère un être profondément perturbé (il ne survit que grâce à trois séances de psychanalyse par semaine), égocentrique, hypersensible, s'obstinant à détruire tout espoir de relation durable.
Ce livre bouleversant, attachant, drôle parfois, érotique (la nouvelle parue dans Le Monde et reproduite intégralement est un vrai régal, déplacé et assez dérangeant !), se termine sur une lettre d'Emmanuel Carrère à sa très respectable mère, secrétaire perpétuelle de l’Académie française. Plutôt que de cacher la souffrance de ce père disparu, elle a choisi de nier cette souffrance ("Never complain, never explain") : "Tu t'es interdit de souffrir, mais tu as interdit aussi qu'on souffre autour de toi... Tu nous as aimés, tu as fait tout ce que tu as pu pour nous protéger, mais tu nous as déniés le droit de souffrir et notre souffrance t'entoure au point qu'il fallait bien qu'un jour quelqu’un la prenne en charge et lui donne voix".
Voilà, à travers ce livre et cette conclusion très intime, c'est fait ! La souffrance a repris sa place. On est ému bien sûr, mais on se sent un peu voyeur d'assister à ce déballage familial... et on aimerait vraiment connaître la réaction d'Hélène Carrère d'Encausse à la lecture de ce roman russe !
Véronique Cazaubiel
© Etat-critique.com - 12/05/2007