Il y a des pièces de théâtre qui avant de commencer sur les planches, se jouent à côté de nous. C’est vraiment le cas pour le Paradis sur terre. Sur la belle place Edouard VII, en attendant les 21h, on voit les habitués des salles et d’autres…
Les habitués des stades! Des sosies du chanteur, des tatoués, des tenues BCBG au cuir intégral-casque de moto. Car Johnny Hallyday où qu’il soit, quoi qu’il fasse fait venir à lui ses fans, qui croient en lui, le soutiennent dans tous ses projets jusqu’aux plus fous.
Celui-ci l’est quand on y pense. Johnny s’est lancé le défi à 68 ans de monter pour la première fois sur les planches, de savoir son texte au point de ne dépendre de la moindre oreillette ou autre prompteur. Et tenter de faire oublier le temps de la pièce qu’il est chanteur pour qu’on ne voie en lui que l’acteur.
Pour cela Johnny est prêt à laisser ses habituels costumes de scène pour un jean délavé- chemise de bucheron, son blond cendré pour des cheveux noir terne, sa gestuelle de rocker pour incarner Chicken, dans le Mississippi des années 60.
Pour la première fois en France, la pièce se joue sur la mise en scène de Bernard Murat. Partageant l'affiche avec Audrey Dana et Julien Cottereau, le chanteur incarne un personnage bourru mais si attachant. Il a mangé cru des poulets d’où son surnom. Il est le demi-frère de Loth (Julien Cottereau), tuberculeux, de retour avec sa femme Myrtle (Audrey Dana) sur les terres familiales.
La pièce débute par un film court pour évoquer les vastes étendues du Mississippi. Johnny Hallyday, y marche seul avant d'apparaître en vrai sur scène. A partir de là les trois personnages vont s’affronter, s’aimer, se haïr. Ils vont introduire des rapports de force mouvants, comploter deux contre un, révéler des secrets. Et nous dans nos fauteuils rouges, on est pris d’empathie pour chacun au fil de ce qu’on apprend sur le passé.
Contrairement à Johnny, les deux autres acteurs n’en sont pas à leur première. Julien Cottereau nous avait tant impressionné, amusé, enchanté dans « Imagine-toi », merveilleux Clown mime show. Là son rôle de tuberculeux ne l’avantage pas. Il ne cesse de tousser, de se racler la gorge, ce qui a le don d’exaspérer. Si c’était notre voisin de rang, on lui ferait signe de se retenir mais lui est sur scène alors on ne peut que prendre sur soi.
Quant à Audrey Dana, autrefois dirigée par Bertrand Blier ou Claude Lelouch, elle incarne une jeune fille dans ses costumes mini et moulés du showbiz parachutée dans une vieille ferme. Elle en fait beaucoup, surjoue quelque peu, attise les convoitises au gré de ses faiblesses. Le trio tourne ainsi assez vite à l’avantage de Johnny, très juste, puissant et charismatique. Sa voix même parlée donne des frissons, ses gestes sont d’une sensualité remarquable et certaines de ses répliques pourraient devenir culte. Sa vision du « paradis sur terre »? Une femme qui l'attend et lui dise: « J'ai envie de toi. »
Ce drame psychologique et romanesque gagne en intensité, on se met à craindre que la tempête qui menace la ferme ne gagne le théâtre. Les pulsions de survie, l'amour d'une femme et le racisme se déchaînent. Bernard Murat concrétise ainsi le projet de Johnny Hallyday de jouer une pièce de Tennessee Williams. Il chantait dans Quelque chose de Tennessee « ce désir fou de vivre une autre vie », il en aura vécu des vies différentes notre idole, toutes source d’admiration et d’immense respect.
Estelle Grenon
© Etat-critique.com - 21/09/2011