Remarqué par la critique, le premier roman de François Beaune est paru à la dernière rentrée littéraire, celle de l’automne. Il détonne, assurément, et se distingue de la production habituelle. Toutefois…
Si l’on s’en tient au mode de récit choisi, il reste classique : le
roman consiste en deux cahiers d’égale longueur, journaux intimes
trouvés après le décès accidentel de leur rédacteur, Jean-Daniel
Dugommier.
Les deux cahiers sont distants de vingt-cinq ans, et
l’adolescent qui a tenu le premier a été entretemps interné dans un
hôpital psychiatrique. Devenu adulte, il reprend son travail
d’ethnographe déjanté du (petit) monde qui l’entoure.
Muré dans son silence d’observateur, Jean-Daniel consigne la bizarrerie
de ses proches, en constant décalage, semble-t-il, avec la réalité. La
vis comica du premier cahier tient beaucoup à ce décalage plus ou moins
appuyé, et aussi peut-être au personnage de sa sœur, presque aussi
aliénée que lui. Il en résulte un feu d’artifice d’humour noir ! on a
envie de citer toutes les pages. Au hasard :
« Bien sûr une fellation pour Noël, ce serait mieux qu’un atlas. Mais il faut prendre patience. » (page 49)
« La vache est brune et la voix off dit qu’elle est maigre. La
sécheresse cette année-là a été désastreuse au Soudan. Elle a deux
veaux qu’elle a dû faire adopter par un boucher de la ville. Elle
espère qu’ils vont bien. » (page 109)
Seulement voilà, il ne suffit pas d’écrire cent cinquante pages
brillantes pour tenir un roman de trois cents pages. Le soufflé retombe
trop tôt, longtemps avant le mot « fin », faute de péripéties.
Ou faute
de combattants, car les portraits de la famille et des proches qui
nourrissent le cahier 1, et lui donnent sa chair, ne trouvent pas un
équivalent d’aussi bonne facture dans le cahier 2. C’est pour cette
raison peut-être que le lecteur se lasse, qu’on se surprend à lire en
diagonale, à survoler des passages entiers, parce que le texte est de
moins en moins habité.
Dépourvu de scénario, de progression dramatique, le texte devient répétitif, parfois lourdement démonstratif :
« Combien de gens comme moi se cachent dans les haies ? Qui fait encore
l’effort de comprendre ? je suis le regard posé sur mon époque. Un
homme louche. Le véritable ethnologue de mes semblables. » (page 214)
A propos du roman de François Beaune, l’éditeur parle d’humour anglais
(c’est vendeur en France), mais on peut penser plutôt au Joël Egloff de
L’Etourdissement, par l’humour noir, par cette façon de métamorphoser
un quotidien sordide en théâtre absurde.
Ce sont, dans les deux cas,
des livres à ne pas mettre entre les mains d’un dépressif, mais Joël
Egloff, lui, s’appuyait sur un travail scénaristique qui fait défaut à
ce premier roman de François Beaune (peut-être l’influence du blog, que
l’auteur pratique également). En conclusion, un bon début, à moitié
réussi seulement, mais prometteur.
Philippe B Muller
© Etat-critique.com - 21/04/2010