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Dimanche 05 Février 2012Livre

 Un homme louche

Un homme louche

François BEAUNE

345 pages - Éditions Gallimard - (collection Verticales)

Et ta critique ?




Remarqué par la critique, le premier roman de François Beaune est paru à la dernière rentrée littéraire, celle de l’automne. Il détonne, assurément, et se distingue de la production habituelle. Toutefois…


Si l’on s’en tient au mode de récit choisi, il reste classique : le roman consiste en deux cahiers d’égale longueur, journaux intimes trouvés après le décès accidentel de leur rédacteur, Jean-Daniel Dugommier.

Les deux cahiers sont distants de vingt-cinq ans, et l’adolescent qui a tenu le premier a été entretemps interné dans un hôpital psychiatrique. Devenu adulte, il reprend son travail d’ethnographe déjanté du (petit) monde qui l’entoure.

Muré dans son silence d’observateur, Jean-Daniel consigne la bizarrerie de ses proches, en constant décalage, semble-t-il, avec la réalité. La vis comica du premier cahier tient beaucoup à ce décalage plus ou moins appuyé, et aussi peut-être au personnage de sa sœur, presque aussi aliénée que lui. Il en résulte un feu d’artifice d’humour noir ! on a envie de citer toutes les pages. Au hasard :

    « Bien sûr une fellation pour Noël, ce serait mieux qu’un atlas. Mais il faut prendre patience. » (page 49)

    « La vache est brune et la voix off dit qu’elle est maigre. La sécheresse cette année-là a été désastreuse au Soudan. Elle a deux veaux qu’elle a dû faire adopter par un boucher de la ville. Elle espère qu’ils vont bien. » (page 109)

Seulement voilà, il ne suffit pas d’écrire cent cinquante pages brillantes pour tenir un roman de trois cents pages. Le soufflé retombe trop tôt, longtemps avant le mot « fin », faute de péripéties.

Ou faute de combattants, car les portraits de la famille et des proches qui nourrissent le cahier 1, et lui donnent sa chair, ne trouvent pas un équivalent d’aussi bonne facture dans le cahier 2. C’est pour cette raison peut-être que le lecteur se lasse, qu’on se surprend à lire en diagonale, à survoler des passages entiers, parce que le texte est de moins en moins habité.

Dépourvu de scénario, de progression dramatique, le texte devient répétitif, parfois lourdement démonstratif :

    « Combien de gens comme moi se cachent dans les haies ? Qui fait encore l’effort de comprendre ? je suis le regard posé sur mon époque. Un homme louche. Le véritable ethnologue de mes semblables. » (page 214)

A propos du roman de François Beaune, l’éditeur parle d’humour anglais (c’est vendeur en France), mais on peut penser plutôt au Joël Egloff de L’Etourdissement, par l’humour noir, par cette façon de métamorphoser un quotidien sordide en théâtre absurde.

Ce sont, dans les deux cas, des livres à ne pas mettre entre les mains d’un dépressif, mais Joël Egloff, lui, s’appuyait sur un travail scénaristique qui fait défaut à ce premier roman de François Beaune (peut-être l’influence du blog, que l’auteur pratique également). En conclusion, un bon début, à moitié réussi seulement, mais prometteur.


Philippe B Muller

© Etat-critique.com - 21/04/2010