Yvette Szczupak-Thomas, décédée en 2003 à Jérusalem, raconte ses années d’enfance et d’adolescence dans un livre étonnant, Un diamant brut.
Ce livre est étonnant tout d’abord par l’histoire qu’il raconte : le destin hors norme d’une pupille de l’Assistance Publique qui ,après des années comme fille de ferme, découvrira la vie culturelle et débauchée du Paris de guerre et d’après guerre.
Très jeune, Yvette est placée dans une famille de paysans bourguignons qui l’accueille comme sa propre fille. "Maman Blanche" restera pour elle à tout jamais liée à la tendresse et à la tranquillité. Les leçons de sa mère de cœur l’aideront plus tard à ne pas oublier qui elle est : "Quoi qu’il t’arrive, tu dois toujours agir en restant fidèle au sentiment que tu as deta vérité."
Lorsqu’elle a 10 ans, l’Assistance Publique l’arrache sans explication à ce cocon familial et elle devient le souffre-douleur de Germaine, une fermière acariâtre qui n’aura de cesse que de mater son esprit rebelle. Affamée, dépossédée de ses maigres biens, elle tente de mettre fin à ses jours et se retrouve à l’hôpital. Placée dans une autre famille qui a pour mission de la requinquer, elle commence timidement à revivre quand elle est repérée pour sa fraîcheur, ses talents (Yvette est une très bonne élève et aime dessiner) et sans doute aussi pour sa beauté, par un couple de Parisiens, les Zervos, qui proposent de l’adopter.
Les Zervos sont éditeurs des Cahiers d’art. Brutalement, Yvette change d’univers : elle prend des cours de dessin avec Picasso, côtoie Paul Eluard, René Char, Fernand Léger, Braque… Mais Yvette découvre également les mœurs sulfureuses, les beuveries et les coucheries dans une ambiance assez glauque. Les relations avec les Zervos ne sont pas faciles : Yvette ne saura jamais bien trouver la bonne attitude, ayant toujours la crainte d’être rejetée, elle ne saura pas se laisser aller, jouera au "chien savant" pour conserver son image de "diamant brut". Servant de faire-valoir, elle attendra en vain un "je t’aime" de la part de ses parents adoptifs, phrase qu’ils ne prononceront jamais.
Un diamant brut est également un livre étonnant par son écriture. Dans un style à la fois baroque, foisonnant et très direct, les descriptions des premières années d’enfance nous transportent dans la campagne avec ses couleurs, ses odeurs. Yvette Szczupak-Thomas aime les mots et jouent avec leur sonorité. Les relations humaines nous sont livrées "brutes", Yvette Szczupak-Thomas nous "donne à voir" : on assiste aux leçons de Picasso, aux tête-à-tête avec Paul Eluard ou Ida Chagall, aux disputes avec René Char… On est transporté.
Malgré sa violence et sa férocité, ce texte n’est jamais désespéré. Il est le reflet de l’ambivalence de l’adolescence, avec ses pulsions de vie et de mort.
En postface, Yvette Szczupak-Thomas nous dit : "Société, institutions, parents de sang ou non, ne saccagez plus les floraisons printanières ! Du berceau à l’âge adulte, les enfants, les adolescents vivent en état de dépendance, ils existent en deçà de leur vie future. Ne les laissez pas dans l’obligation d’avoir à prouver qu’ils portent en eux le don de résilience."
Yvette Szczupak-Thomas a fui sa famille d’adoption quelques mois avant sa majorité. Elle a choisi de vivre à Jérusalem où elle est décédée en 2003.
Une très belle autobiographie, pour une femme d’exception.
Véronique Cazaubiel
© Etat-critique.com - 09/10/2008