Une lecture en appelle une autre, c’est souvent ainsi que se construit une culture littéraire, et, plus prosaïque, une bibliothèque.
Or, à la fin de son Journal, publié récemment, Michel Déon évoque la
parution en traduction à Londres de Un Déjeuner de soleil, paru en
français il y aura bientôt trente ans. Pourquoi ne pas aller y regarder
de plus près ?
Comme souvent chez l’auteur, l’histoire se déroule comme une fresque,
couvre des décennies, donne au temps qui passe le poids du destin. En
fait de destin, il est question de celui de Stanislas Beren, adolescent
étranger surgi de nulle part dans une classe du lycée Janson-de-Sailly
en 1925. Bientôt intégré à ce nouveau milieu, il va devenir un écrivain
dans sa langue d’adoption et mener une vie de jet setter littéraire,
une espèce de vie-rêvée-d’écrivain : argent, femmes, lecteurs choisis,
jusqu’à sa mort à Londres en 1977.
Sur un ton qui mêle le récit à l’essai biographique ou à l’enquête,
l’histoire imaginaire de Stanislas nous est dévoilée par le fils de son
ami et éditeur André Garrett. Personnage miroir, le narrateur se
déplace autour de son sujet, le réfléchit sous différents angles, nous
en éclaire des zones d’ombre, sans toutefois parvenir à les éclairer
toutes.
Les personnages principaux, de pure fiction, sont dotés d’une
biographie, d’une œuvre, de références précises, et de relations avec
une galerie de personnages, bien réels ceux-là... Croisements féconds
de l’histoire vraie et de l’histoire fausse. On pense à d’autres
exemples d’inventions comparables : Un Cabinet d’amateur, de George
Perec, ou The Book of illusions, de Paul Auster.
Ces biographies, ces livres, ces éditions imaginaires, largement
documentés, permettent à l’auteur de laisser libre cours à ses
tropismes, de se promener dans une authentique carte postale de son
panthéon des capitales occidentales : Londres, Paris, Venise, New-York
(dans le New-York, on sent Déon moins à l’aise).
Dans Un Déjeuner, la vie ressemble à un roman, les femmes ont de
l’esprit : « Avec leur habitude de magnifier l’amour, d’inventer des
passions poussées à leur paroxysme, les écrivains français ont fabriqué
des sentiments inexistants après lesquels les imbéciles courent sans
regarder où ils posent les pieds, persuadés que le ciel est à leur
portée. Naturellement, à la première marche, ils butent et se cassent
la figure. J’espérais que Stanislas ne viendrait pas gonfler le lot de
ces fabricants de dupes. Il a bien d’autres choses à raconter. » (page
271)
Michel Déon, à la fin des années 1970, devait se rêver en écrivain à
femmes, Casanova sexagénaire séduisant une jeune star de vingt ans sous
prétexte qu’elle lui rappelle un amour de jeunesse. Stanislas Beren
apparaît comme son évident double fantasmé.
Ses aventures se lisent avec plaisir, et pourtant, comment dire ? c’est
toujours le même livre, comme de coutume chez les romanciers
prolifiques, mais un peu moins bon que les précédents de la même veine.
D’où cela vient-il ? Peut-être de ce que les personnages sont dessinés
de façon plus caricaturale que dans Les Poneys sauvages ou Un Taxi
mauve. L’un d’eux a-t-il les yeux bleus ? Aussitôt l’auteur nous les
décrit « d’un bleu si pâle qu’on l’aurait cru presque aveugle » (page
304). Cela revient systématiquement, comme si le romancier cédait à la
facilité dans la répétition.
En conclusion, voilà donc un livre à lire par ceux que l’univers de
Déon a déjà charmés au point de lui pardonner quelques faiblesses. Les
profanes commenceront plutôt par un autre de ses livres.
Philippe B Muller
© Etat-critique.com - 02/03/2010