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Jeudi 09 Février 2012Livre

 Un déjeuner de soleil

Un déjeuner de soleil

Michel DéON

éditions Gallimard - 441 pages - collection Folio

Et ta critique ?




Une lecture en appelle une autre, c’est souvent ainsi que se construit une culture littéraire, et, plus prosaïque, une bibliothèque.

Or, à la fin de son Journal, publié récemment, Michel Déon évoque la parution en traduction à Londres de Un Déjeuner de soleil, paru en français il y aura bientôt trente ans. Pourquoi ne pas aller y regarder de plus près ?    

Comme souvent chez l’auteur, l’histoire se déroule comme une fresque, couvre des décennies, donne au temps qui passe le poids du destin. En fait de destin, il est question de celui de Stanislas Beren, adolescent étranger surgi de nulle part dans une classe du lycée Janson-de-Sailly en 1925. Bientôt intégré à ce nouveau milieu, il va devenir un écrivain dans sa langue d’adoption et mener une vie de jet setter littéraire, une espèce de vie-rêvée-d’écrivain : argent, femmes, lecteurs choisis, jusqu’à sa mort à Londres en 1977.

Sur un ton qui mêle le récit à l’essai biographique ou à l’enquête, l’histoire imaginaire de Stanislas nous est dévoilée par le fils de son ami et éditeur André Garrett. Personnage miroir, le narrateur se déplace autour de son sujet, le réfléchit sous différents angles, nous en éclaire des zones d’ombre, sans toutefois parvenir à les éclairer toutes.

Les personnages principaux, de pure fiction, sont dotés d’une biographie, d’une œuvre, de références précises, et de relations avec une galerie de personnages, bien réels ceux-là... Croisements féconds de l’histoire vraie et de l’histoire fausse. On pense à d’autres exemples d’inventions comparables : Un Cabinet d’amateur, de George Perec, ou The Book of illusions, de Paul Auster.

Ces biographies, ces livres, ces éditions imaginaires, largement documentés, permettent à l’auteur de laisser libre cours à ses tropismes, de se promener dans une authentique carte postale de son panthéon des capitales occidentales : Londres, Paris, Venise, New-York (dans le New-York, on sent Déon moins à l’aise).

Dans Un Déjeuner, la vie ressemble à un roman, les femmes ont de l’esprit : « Avec leur habitude de magnifier l’amour, d’inventer des passions poussées à leur paroxysme, les écrivains français ont fabriqué des sentiments inexistants après lesquels les imbéciles courent sans regarder où ils posent les pieds, persuadés que le ciel est à leur portée. Naturellement, à la première marche, ils butent et se cassent la figure. J’espérais que Stanislas ne viendrait pas gonfler le lot de ces fabricants de dupes. Il a bien d’autres choses à raconter. » (page 271)

Michel Déon, à la fin des années 1970, devait se rêver en écrivain à femmes, Casanova sexagénaire séduisant une jeune star de vingt ans sous prétexte qu’elle lui rappelle un amour de jeunesse. Stanislas Beren apparaît comme son évident double fantasmé.

Ses aventures se lisent avec plaisir, et pourtant, comment dire ? c’est toujours le même livre, comme de coutume chez les romanciers prolifiques, mais un peu moins bon que les précédents de la même veine. D’où cela vient-il ? Peut-être de ce que les personnages sont dessinés de façon plus caricaturale que dans Les Poneys sauvages ou Un Taxi mauve. L’un d’eux a-t-il les yeux bleus ? Aussitôt l’auteur nous les décrit « d’un bleu si pâle qu’on l’aurait cru presque aveugle » (page 304). Cela revient systématiquement, comme si le romancier cédait à la facilité dans la répétition.

En conclusion, voilà donc un livre à lire par ceux que l’univers de Déon a déjà charmés au point de lui pardonner quelques faiblesses. Les profanes commenceront plutôt par un autre de ses livres.


Philippe B Muller

© Etat-critique.com - 02/03/2010