Trois hommes à la Comédie Française : Brel, Brassens, Ferré.
Il reste peu de temps pour vous rendre au studio théâtre de la Comédie-Française via la Carrousel du Louvres, mais allez-y vous ne serez pas déçus. Anne Kessler nous fait assister à la rencontre des trois poètes lors du fameux entretien de janvier 1969, à l’heure où Gainsbourg chante son année érotique.
Bien sûr, on vient avec des a priori, comment mettre en scène ces trois chanteurs, les faire revivre sous nos yeux, ces trois auteurs qui marquent encore notre époque musicale, dérangeant les uns, excitant les autres. Les trois ont marqué à jamais le milieu culturel du XXème siècle et servent encore de marqueur musical pour les générations actuelles. Comme une difficulté à se débarrasser de leur ombre. Leur esprit était littéraire. Leur plume poétique. Des oiseaux rares. Alors ils planent encore.
Rapidement pourtant, on se laisse prendre par le jeu d’Eric Ruf, en Brel, de Laurent Stocker, amusant Léo Ferré, et surtout de Grégory Gadebois en magnifique voix et de Brasses. Avec un parti pris pour l’imitation totale « je suis Brassens et je joue sa voix avec sa pipe », la représentation tient la route sur ce plateau tournant nous laissant dévisager chaque portrait, chaque intériorité.
On sourit et on rit aux réparties des artistes :
« FERRÉ : Vous demandiez tout à l’heure : est-ce qu’on est poète, artisan, tout ça… ? non , vous savez ce qu’on est, tous les trois ?
BRASSENS : De pauvres connards devant des pieds de micro. ! »
« FERRÉ : Je trouve que Georges, dans son cœur, il milite bien plus que moi. Parce que moi, je ne crois plus en bien des choses auxquelles il veut croire.
BRASSENS : Je fais semblant, Léo. Je fais comme lorsque l’amour s’en va. Je fais semblant d’y croire, et ça le fait durer un petit peu…
FERRÉ : Non, non. Quand l’amour s’en va, il est déjà parti depuis longtemps. »
On prend un réel plaisir à réécouter les textes et à redécouvrir le style et le rythme de chacun ; Un Brel tout en énergie et à l’écoute, un Ferré qui rebondit sur les textes lâchés par ses compères, un Brassens très moteur, méditatif et plein d’humour. Les phrases s’enchaînent et ressemblent parfois à un duel à trois, parfois à une harmonie.
On y retrouve de belles définitions de l’artiste et des thèmes de prédilections abordés par chacun : la religion, les femmes, la solitude, le métier de chanteur, le passé et une certaine nostalgie. On sourit tendrement à l'écoute de leur jugement sur les Beatles. L'histoire de la pop est en marche...malgré eux.
"- Et la pop music… Les Beatles ? Quels sentiments vous inspirent ces gens-là, cette musique-là ?
"BRASSENS : J’aime beaucoup ça sur le plan musical. Pour ce qui est des paroles, je ne comprends pas l’anglais, alors ça va tout seul.
FERRÉ : Comme Georges, j’aime beaucoup sur le plan musical et je ne cherche pas tellement à comprendre les paroles, sauf celles d’une chanson qui s’appelle "Hey Jude" et qui se termine par une chose qui n’en finit plus, je voudrais bien savoir pourquoi et ce que ce la veut dire. Ce sont des musiciens.
BREL : Moi, je suis très content que l’on rende publiques les harmonies de Gabriel Fauré. Ils ont ajouté une pédale charleston aux harmonies de Gabriel Fauré. C’est très faurien tout ça et je trouve très bien qu’ils en aient fait une chose populaire. C’est très joli. Pour le reste, j’ai les mêmes ennuis que Georges avec l’anglais, je ne sais jamais exactement de quoi ils parlent, mais je crois que çà n’a pas beaucoup d’importance.
BRASSENS : Le tout est de savoir comment les gens les aiment. S’ils les aiment profondément ou s’ils les aiment parce que c’est une mode.
FERRÉ : En plus, je crois que, politiquement, ce sont des gens bien.
- Ils s’insèrent plus ou moins dans le mouvement "hippie". Que pensez-vous, précisément, de ces hippies ou des beatniks ?
BREL : C’est l’anarchie moderne ! Une forme de refus. C’est quelque chose de nouveau et qui, en tout cas, n’a rien de guerrier, ça c’est déjà sympathique. J’aime beaucoup moins les colliers et tous ces trucs-là, ça me fatigue un peu. Mais ça n’a rien de violent. C’est pas mal ça, si l’on songe que les gens de vingt ans sont élevés depuis toujours pour tuer… Où ça se complique un peu, c’est qu’il y a un petit coup américain dedans ; il y a les Hindous qui s’en mêlent aussi, on ne sait plus très bien.
BRASSENS : Il y a toujours un peu de snobisme aussi, les gens qui font semblant de trouver ça bien…
BREL : Oui… mais ça a une couleur qui n’est pas vraiment antipathique.
FERRÉ : Vous avez la réponse, on aime beaucoup."
Trois hommes dans un salon est une jolie re-création de fin d’après-midi qui met de bonne humeur et engage à la rêverie dans le jardin des Tuileries . A voir et à réécouter, sourire aux lèvres.
http://www.comedie-francaise.fr/images/telechargements/programme_3hommes1011.pdf
Textes et extraits sonores de l'entretien : http://snoopairz.free.fr/
Sébastien Mounié
© Etat-critique.com - 04/06/2011