Ici à Etat Critique, on aime votre exigence. Depuis vos débuts, ca ne rigole
pas : vous êtes une comédienne au talent démesuré. Vos choix sont
impressionnants. Vous ne cherchez pas le cachet facile et on sent que le cinéma
est pour vous un moyen de découvrir des émotions, plus ou moins avouables.
Vos prix d’interprétation à Cannes, vous les méritez. Monsieur Chabrol et
Monsieur Haneke n’étaient pas en compétition cette année où vous étiez
présidente. Heureusement : le choix aurait été vraiment difficile ou
impossible. Car, malgré votre carrière immense, on a du mal à croire que vous
avez choisi le meilleur film pour la Palme. Votre rigueur vous a t elle permis
d’écouter un jury de grande qualité ?
Finalement vous nous rappelez un peu l’année où Quentin Tarantino fut
président. Je suis désolé de vous comparer à Tarantino. A la vue de votre
visage fermé lors de la remise du prix d’interprétation pour le comédien
d’Inglorious Basterds, on a deviné que ce n’est votre tasse de thé, le cinéma
de l’auteur de Pulp fiction.
Lorsqu’il fut président, la palme fut remise au documentaire de Michael Moore.
Bien entendu, on était ravi à l’époque de détester le président Bush et
Farenheit 9/11 répondait fort bien à son époque. Ce que l’on remarque moins,
c’est que le film était produit par les producteurs de Tarantino et ce dernier
s’est bien débrouillé pour leur offrir la prestigieuse Palme.
En remettant la Palme d’or au dernier film de Michael Haneke, vous vous limitez
à votre vision de l’art cinématographique. Avec un grand prix remis au favori,
Un prophète de Jacques Audiard, on sent que vous avez fait le forcing. Avec
vous à la tête du jury, ce ne fut pas une surprise de voir le prix
d’interprétation revenir à Charlotte Gainsbourg, qui pratique le même chemin de
croix que vous avez pratiqué pour La pianiste de Michael Haneke. Le palmarès a
des allures d’un retour d’ascenseur. Moins évident que Tarantino et ses
producteurs. Mais tout aussi lisible !
Votre présence sur scène fut glaciale, cruelle avec un grand cinéaste à
l’humour fantasque (Terry Gilliam) et froide avec le jury. Le cinéma a besoin
de liberté, de respiration, de légèreté et de diversité. Cette année, la
sélection semblait variée. Enfermée dans votre devoir d’actrice, vous
ressemblez finalement à un exemple flagrant d’élitisme et d’autoritarisme.
On est un peu triste pour vous, pour le cinéma et pour Cannes. Clint
Eastwood avait imposé Pulp Fiction en 1994. Il avait réveillé la cinéphilie.
Vous venez de conforter un auteur qui fait du cinéma pour les festivals mais
pas pour les spectateurs. C’est décevant de vous voir si frileuse. Vous avez
tout joué, mais le rôle de présidente vous a un peu échappé. Bien à vous,