Sorti en 1968, The village green preservation society est considéré, avec le Pet Sound des Beach Boys et la quasi-totalité de la discographie des Beatles, comme une œuvre majeure dans l'histoire la pop musique.
Pourtant, les Kinks n'ont jamais bénéficié du même confort et de la même liberté que leurs illustres partenaires.
Alors que les Beatles pouvaient quasiment dès 1966 avec Revolver, sortir exactement le même disque simultanément en Grande-Bretagne et aux Etats-unis (pochette et contenu équivalents), les Kinks devaient composer avec leurs labels...
Avec The village green preservation society, le handicap vire au musellement. Car le projet de Ray Davies était à l'origine bien plus audacieux. L'album devait être double, comporter plus de chansons et s'intituler . Devant les réticences du label Pye, le leader des Kinks avait même émis l'idée de vendre le disque au prix d'un album simple.
Ajoutons que les budgets concédés par EMI étaient considérables pour l'époque et les studios Abbey Road étaient devenus, comme l'illustre la lecture essoufflante de Chronicle de Mark Lewinsohn, la résidence secondaire des Beatles. Aussi, bien que le format 33 tours soit considéré depuis longtemps comme le meilleur terrain d'expression dans la musique pop, faisant de l'album une œuvre d'art, soit un tout cohérent égal aux morceaux classiques, Pye percevait le groupe des Davies comme une usine à fabriquer des singles et n'était pas prête à investir sur un album entier. Cette contrainte financière explique aussi le son du disque dont on peut reprocher le manque de relief comparé aux autres productions de l'époque ( des Pretty Things, par exemple).
On imagine la frustration d'un type comme Ray Davies, pieds et poings liés, miné par des problèmes financiers et, plus grave, en proie à une dépression dévorante (voir les paroles de Days). Pourtant, malgré les difficultés, l'année 1968 restera comme le point culminant de la période de grâce de Ray Davies qui produit seul son chef d'œuvre. Résultat, les mélodies sont magnifiques à l'image de Village Green et de la chanson titre qui ouvre l'album. Ray Davies utilise à merveille ses petits trucs de songwriter. Comme ses descentes chromatiques magiques, marque de fabrique des Kinks qui étaient déjà l'armature des tubes Waterloo sunset et Sunny afternoon. Pas de structures alambiquées à la mode psychédélique de l'époque, mais des pop songs simples et efficaces, chacune construite comme un tube en puissance. C'est là, la principale différence avec , l'album suivant qui, tel le superbe , démontre le savoir faire de Ray Davies dans les structures patchworks.
Les chansons des Kinks se situent dans la continuité de l'œuvre de Virginia Woolf. Comme elle, Ray Davies a le goût des Moments in times, ces instantanés de vie où le temps se suspend. Par ses portraits amusés des petites gens (People takes pictures of each other, Picture book) et tout simplement ces moments de pure existence où l'on se laisse vivre assis au bord d'une rivière (Sitting by the riverside), Ray Davies est sans doute le meilleur chroniqueur du Swinging London des années soixante et des travers de la société de cette époque.
Côté musiciens, outre les membres des Kinks (Rasa Davies incluse) on peut noter la présence du génial pianiste Nicky Hopkins, session man cher à Ray Davies qui, quelques années plus tard, sera à l'origine du petit supplément de grâce sur Jealous Guy de Lennon (celui-ci fait d'ailleurs allusion au Village green dans son morceau You are here).À sa sortie, le disque est un échec commercial. Certes, comme nous l'avons vu plus haut, la maison de disque qui a mal promu un projet dans lequel elle ne croyait pas, est la principale responsable. Mais on peut aussi trouver des explications à ce flop dans l'œuvre même. Au moment où les Stones sortent leur Sympathy for the devil et que les Beatles, plus nuancés, chantent leur Revolution, les Kinks avec leurs chansons aux paroles nostalgiques, et leurs musiques un brin désuètes ne semblent pas en phase avec l'actualité de leur époque. De l'aveu même de Ray Davies les Kinks paraissent décalés avec cet album : "" (extrait de X-Ray, l'autobiographie de Ray Davies).
Plus de trente ans après sa parution, ce disque est resté intemporel, magique, bref à posséder absolument.
Guillaume Lebouis
© Etat-critique.com - 27/12/2008