La nuit dernière les jardins du Musée Rodin ont été le théâtre
d’une apparition irréelle. The Messenger, de Bill Viola, projeté pour la
première fois en plein air et sur grand écran, a définitivement transformé le lieu.
En pénétrant dans l’enceinte du Musée Rodin à la suite des
noctambules équipés de leur lampe de poche, curieux serpents lumineux qui se croisent
et s’entrecroisent dans les allées, un son inquiétant domine et attire, un son
d’abord indéchiffrable.
À tâtons, en suivant les lucioles qui s’éparpillent à l’intérieur
et à l’extérieur du musée, nous parvenons derrière le bâtiment où The Messenger nous
attend.
Il se dresse à la verticale devant le bassin, en arc de
cercle autour de lui les haies noires de nuit, les statues de Rodin éclairées
par les faisceaux des torches des visiteurs du soir ; des statues comme
une armée de spectres.
Ou comme un chœur antique, dont le chant, cette respiration si
pleine et si puissante qui nous a mené jusqu’ici, accompagne le rituel de
purification et de résurrection du Messenger.
Sur le rythme vital de la respiration, Bill Viola écrit l’histoire
universelle et mystique de la Révélation.
Ici le souffle humain acquiert une ampleur toute spirituelle :
lorsqu’il émerge de l’eau, The Messenger retrouve vie, retrouve foi, il naît et
renaît à chaque inspiration, le souffle créateur voyage du respir à l’esprit. Il
est ce courant d’air où s’échange la vie du dedans (l’intime, le profond), et
celle du dehors (l’universel).
Dehors il fait nuit. L’eau noire dans laquelle s’enfonce de
nouveau The Messenger déborde du cadre de l’écran et se répand dans le ciel. Les
bulles d’oxygène cloutent comme autant d’étoiles la surface de l’eau devenue air.
Et le corps nu alors
ne sombre plus dans l’eau, il traverse l’espace, devient ange. Les déformations
causées par le liquide greffent des ailes aux membres flous ; à notre tour
nous planons.
Bientôt le visage n’est plus qu’une constellation d’étoiles
d’oxygène, le corps un réseau d’entrelacs mouvants, une forme indéfinie, entraînée
toujours plus profond. Puis peu à peu, elle revient à la conscience, traverse,
totalement purifiée par ce voyage initiatique, les constellations aquatiques,
et alors le corps apparaît sous la surface de l’eau. Pour la fendre, ouvrir les
flots, les yeux, la bouche, saturer la nuit entière du cri vital du souffle,
qui se reprend, qui se donne aussi, au public en apnée découvrant la vie
aérienne après ce temps d’eau et d’enfermement, ce temps de fœtus.
The Messenger affirme alors son identité, l’eau s’écarte sur
sa peau comme un suaire, une membrane organique, les yeux nous fixent, un
sourire de plénitude arque les lèvres.
Il flotte ainsi quelques temps. Un temps de silence pour le
public, de recueillement ; la respiration seule affirme sa présence. Puis
les bras en croix comme une figure christique tragique, The Messenger traverse
de nouveau le miroir et s'éclipse.
Perrine Le Querrec
© Etat-critique.com - 20/05/2007