Devant l’extension du pouvoir de normalisation, une
exposition et un catalogue viennent nous rappeler comment le monstre, ce grand
modèle de toutes les anomalies, détient dans sa différence l’ouverture vers la
création.
The Freak Show, l’exposition, est terminée. Mais le
catalogue est toujours là, et aucune date de péremption ne l’accompagne.
La destinée des monstres et le regard de la société sur ces
phénomènes ne cessent de fasciner. Dans son article "Exposer l’anormalité",
Vincent Pécoil retrace l’histoire des Freaks, de leur exhibition aux Etats-Unis
dès le milieu du XIXe jusqu’au début du XXe.
Certains faisaient des tours (avaler des sabres, se
contorsionner…), mais la plupart ne montraient que ce qu’ils étaient :
ils étaient exactement ce qu’ils étaient. C’est-à-dire des nains, des géants,
des siamois, des femmes à barbes… Ceux que d’autres ont pu voir dans les bocaux
de l’entomologiste Dupuytren.
Existaient les born
freaks et les made freaks, et
pour tous, afin de contenir et de diffuser l’anormalité, une histoire épique et
fantaisiste inventée et narrée par le bateleur, curator de l’époque.
L’exposition que nous visitons sur le catalogue déplace la
structure des ces exhibitions de monstres aux objets d’art considérés comme
monstrueux, "dont la conformation peut sembler anormale par excès,
défaut ou position anormale des parties, mais en excluant toute représentation
du corps humain."
L’inventaire de ces œuvres stupéfie dès l’énumération :
œuvres siamoises, tronc, à tête d’épingle, naines et géantes, tatouées,
asexuées, difformes, chimériques…
Soit une sélection d’œuvres en fonction des critères formels
qui sont une transposition des déformations des freaks.
Et l’ensemble bouleverse nos habitudes visuelles, réapprend
à notre oeil à voir et à regarder.
L’exposition et la valorisation de la différence, la
conviction que l’anormalité est une valeur positive sont des notions
essentielles à l’art. Et qui devraient être pérennes.
La suite de l’article montre comment le marché de l’art et
les stratégies des grands musées sont proches de l’évolution des Freaks shows, qui migreront du musée au
cirque et aux foires internationales, jusqu’à ce que, vers 1930, les freaks
passent du statut de "curiosité" physique à celui de malades.
Depuis, qui a revêtu la peau du freaks ? L’artiste, le marginal, le fou créateur, la face
sombre de l’expérience humaine.
À vérifier dans ce livre, parfait jusque dans les lettrines
qui, un instant, font douter de ce que l’on lit avant d’imposer leur
différence, et les cartels de l’exposition conçus par Mrzyk et Moriceau dont on
connaît l’usage immodéré et jouissif de l’anormal.
Perrine Le Querrec
© Etat-critique.com - 07/10/2007