Ceci n’est pas une chronique. Plutôt une confession. Ou un repentir, exprimé avec d’autant plus de sincérité qu’il émane d’un croyant de la première heure qui a, peu à peu, pris ses distances avec la parole sacrée.
Hérétique ayant retrouvé, de fraîche date, le droit chemin, je ne ménagerai donc pas ma peine pour clamer à la face du monde la supériorité absolue, quasi divine, de l’album solitaire de Thom Yorke. Momentanément privé de la collaboration de ses apôtres, pardon, de ses musiciens fidèles (Radiohead), son inspiration ne se trouve en rien amoindrie. Bien au contraire, il délivre, avec The eraser, un évangile sublime, propre à convertir les plus réticents.
Pour preuve, le mécréant un peu obtu (et scandaleusement décomplexé) que j’étais depuis dix ans et un Ok computer trop ambitieux pour mes pauvres capacités perceptives (pour ne rien dire de ses trois successeurs - Kid A, Amnesiac et Hail to the thief), vient d’être frappé par l’évidence, aveuglé par la beauté, assourdi par la musique céleste de l’homme à l’œil gauche figé : The eraser est un don du ciel et de son représentant (musical) sur terre, Thomas Edward Yorke.
Neuf titres seulement, comme autant de commandements musicaux donnant à entendre et à comprendre un musicien habité qui trouve dans ce projet solitaire le moyen de se régénérer. Loin des errements d’un groupe encensé par la critique et suivi par un public fidèle, mais peut-être arrivé au bout de son épopée créative. Rien n’était parvenu jusqu’à nos oreilles depuis fin 2003 et, de l’aveu même de ses membres, les tentatives de Radiohead pour donner une suite à leur œuvre se sont toujours avérées stériles depuis cette époque : "Nous n'étions plus vraiment motivés. Quand Hail to the thief est sorti, tout a commencé à nous sembler pénible : enregistrer, donner des concerts... On avait l'impression d'être devenus une sorte d'excroissance absurde... On se sentait mal à l'aise. Il valait mieux arrêter."
C’est dans ce contexte difficile que Thom Yorke, chef de bande incontesté, a choisi la voie (presque) solitaire, n’acceptant que l’immense Nigel Godrich dans son univers clos et intimiste. C’est d’ailleurs le producteur qui l’a convaincu de la qualité des bandes enregistrées au fil des mois. Ne restait qu’à y associer des textes qui sauraient traduire les préoccupations humanistes universelles de celui qui, au fil des ans, est devenu le prophète d’une jeunesse idéaliste.
Bidouillages électroniques fiévreux et modestes. Mélodies subtiles, irrésistibles et envoûtantes, enfouies sous les habits austères de l’exigeante noirceur de leur auteur. Chant incantatoire susurré comme pour ne pas déranger un monde qu’il veut pourtant bousculer… Chaque détail de The eraser est précis (précieux), (dé)mesuré, minutieusement agencé pour plonger l’auditeur dans une sorte d’apesanteur sensitive entièrement vouée à la perception de le cohérence de l’ensemble.
On pénètre cette œuvre sombre et indispensable (vitale) comme un monde souterrain où la lumière serait trop rare pour assurer nos pas, mais suffisante pour laisser percevoir les splendeurs inouïes dont elle est faite. L’effaceur dont il est ici question est, à n’en pas douter, celui du monde tel qu’il est (moche), du monde qu’on laisse dehors pour ne plus penser qu’à la beauté d’une œuvre majeure. D’une parole sacrée et d’une musique céleste.
Joël Fomperie
© Etat-critique.com - 11/10/2007