L’auteur, né il y a exactement cent-dix ans en Toscane, se doutait-il de toutes les conséquences de la parution de son livre en 1931 ? Dans la préface à l’édition de 1948, il expose avec son lyrisme habituel la succession des malheurs qu’elle a provoqués : emprisonnement, isolement, qui lui font désormais haïr, selon ses propres termes, Technique du coup d’État.
Le sujet de ce livre ? Comment on s’empare d’un État moderne et comment on le défend. La thèse de Malaparte tient en quelques mots : le coup d’État moderne n’est pas une affaire de stratégie révolutionnaire, mais de tactique et de technique insurrectionnelle.
Une fois cela dit, et re-dit, le propos de Malaparte peut sembler redondant. Dans le long chapitre sur lequel s’ouvre le livre, consacré à la révolution d’octobre 1917 en Russie, l’auteur n’en finit pas de reprendre les mêmes termes, sous sa plume ou dans la bouche des acteurs de l’histoire. C’est un peu "d’amour, belle marquise, vos beaux yeux me font mourir."
Exemple : "Très bien, dit Trotzky, mais avant tout il faut occuper la ville, s’emparer des points stratégiques, renverser le gouvernement. Il est nécessaire, pour cela, d’organiser l’insurrection, de former et de dresser une troupe d’assaut. Peu de gens ; les masses ne nous servent à rien ; une petite troupe suffit." (page 40) et une page plus loin "Très bien, dit Trotzky, mais quand les masses auront accepté notre programme, il n’en faudra pas moins organiser l’insurrection. Des usines et des casernes, il va falloir tirer des éléments sûrs et prêts à tout. Ce qu’il nous faut, ce n’est pas la masse des ouvriers, des déserteurs et des fuyards : c’est une troupe de choc." (page 41)
Bref, une fois débarrassée des images d’Épinal de l’histoire officielle, le renversement d’un pouvoir en place n’est pas une affaire de visionnaires politiques, mais de techniciens.
La révolution bolchevique d’octobre 1917 sert à Malaparte d’étalon de mesure et de jugement de tous les autres coups d’État modernes, dont il fait remonter l’histoire au 18 Brumaire. Dans une telle entreprise, toute approche trop légitimiste, trop respectueuse de l’ordre bourgeois et des méthodes de police classiques, conduit à l’échec. Et à cet égard, précisément, le coup d’État du 18 Brumaire est un contre-exemple qui tient du miracle.
La défense de l’État, si elle repose sur des mesures classiques de police, est, elle aussi, vouée à l’échec. Dans ce domaine, la réussite passe au contraire par des solutions nouvelles. Par exemple en Allemagne, en 1920, où le gouvernement, avant de s’effacer devant l’avance de Kapp à Berlin, lance "un appel au prolétariat, pour inviter les ouvriers à proclamer la grève générale." (page 120). Le nouveau pouvoir ne résistera que quelques jours à la totale désorganisation du pays qui s’ensuit.
Le sujet de son livre, on l’aura compris, Malaparte aurait pu le traiter en un long article, le faire paraître dans une revue. L’intérêt du livre réside donc aussi dans la galerie de portraits qu’il nous offre, vivante, présente. Comme plus tard dans Kaput, Malaparte associe ses qualités d’écrivain à une expérience de première main : il a été le témoin de nombre des exemples qui illustrent son propos.
Qui plus est, à soixante-quinze ans de distance, nous avons perdu le souvenir de bon nombre des protagonistes de ces coups d’État qui ont marqué l’entre deux guerres en Europe. Il faut donc tout le talent d’un écrivain pour incarner les diplomates européens réunis à Varsovie en 1920, dans une Pologne envahie par les soviétiques à l’est et menacée par Pilsudzki à l’intérieur. Se croisent, sous la plume de Malaparte, le comte Oberndorff, Sir Horace Humbolt, MM de Panafieu et Tommasini…
Même si, de ce point de vue strictement littéraire, on reste tout de même loin des qualités stylistiques de Kaputt, la Technique mérite amplement une relecture. Mention spéciale au chapitre qui traite le sujet d’Hitler, rétrospectivement l’un des plus intéressants : il propose une brève analyse, audacieuse et cohérente, des ressorts qui sous-tendent l’action politique du futur dictateur allemand (pages 189-204). Ce chapitre, intitulé Une femme : Hitler (sic), est le seul augmenté d’une "Note pour l’édition de 1948", qui ne renie rien du propos original.
Philippe Muller
© Etat-critique.com - 25/08/2008