Comment parler de la Shoah sans rompre par l’usure et la répétition, le fil de la mémoire ? Amos Gitai a trouvé. Traces est exposée jusqu’au 10 avril 20011 au Palais de Tokyo à Paris.
Difficile de continuer à parler de la Shoah. Entre commémorations, devoirs de mémoires, projections de documentaires, actualité, le discours pourrait perdre de son propos. La masse d’informations et de documentations finit par répéter un message qui ne finit que par être un message, dénué de sens et de sensibilité, des mots ajoutés aux mots. Comment transmettre sans user, dénaturer, affaiblir le propos ?
« Avec la disparition des derniers témoins directs de la shoah, cette transmission ne peut se faire désormais qu’à travers l’écrit, le cinéma, la peinture… » dit Amos Gitai. Une parole d’artiste qui détourne le réel pour l’illustrer par la fiction et le sensible.
Avec Traces, Amos Gitai évoque. Les traces sont fantômatiques. Mise en scène dans le sous-sol du palais de Tokyo, l’installation se donne une portée symbolique. Ces sous-sols ont servi à entreposer des biens juifs placés sous séquestre pendant la seconde guerre mondiale. « Le chantier », comme le nomme le Palais de Tokyo, est un espace sensible, réserve de mémoire et de résonances particulières. Inondés de projections cinématographiques, les murs dessinent des visages, des hommes qui tous d’une manière ou d’une autre ont croisé l’exil, l’Histoire, la question de l’identité. Ces hommes et ces femmes sont des personnages fugaces, cinématographiques.
Amos Gitai propose ainsi une promenade sonore et éphémère entre plusieurs mondes. On marche de zone en zone, écrasés par un vaste sous-sol, assaillis par des sons naviguant entre agressions verbales et sanglots (Free zone). Un espace de perdition qui invite au silence et à l’écoute. Chaque zone est délimitée par des grilles derrière lesquelles un projecteur diffuse un extrait de film de Gitai. Ca tourne en boucle comme le cycle du temps. Une mécanisation de l’esprit pour une mécanisation de l'horreur. Au Nom du Duce effraie par la massification et la référence à la petite fille du Duce, Alessandra Mussolini. Berlin- Jérusalem rappelle les utopies brisées face à la montée du nazisme. Free-zone évoque le destin de deux femmes combattant les difficultés de la vie au proche orient.
Cette installation vient prendre place dans le parcours créatif d’Amos Gitai. Celui-ci prépare en ce moment Lullaby to my father Munio Weinraub Gitai, un film en hommage à son père, architecte issu du Bauhaus.
L’installation se vit comme une expérience sensible. La descente aux sanglots de Natalie Portman atteint son objectif. Entre fascination et tristesse de beauté, on demeure silencieux. Le chant juif émeut. Au bout de la travée, on frissonne devant le procès du père de Gitai condamné pour avoir eu en sa possession des livres communistes. On s’étonne et s’inquiète à ce que peut bien pouvoir frapper cette machine à écrire qui rythme bizarrement ce sous-sol.
Et le visiteur prend sur lui, minuscule au milieu de l’espace et du temps.
Extrait du Parcours sonore
Site du Palais de Tokyo
Sébastien Mounié
© Etat-critique.com - 03/03/2011