Ecrivain et réalisateur d’origine afghane âgé de 46 ans, Atiq Rahimi signe, avec ce quatrième roman, l’un des plus beau textes de cet automne.
Pierre de patience, “cette pierre que tu poses devant toi... devant laquelle tu te lamentes sur tous tes malheurs, toutes tes souffrances, toutes tes misères... à qui tu confies tout ce que tu as sur le coeur et que tu n’oses pas révéler aux autres... [...] Tu lui parles, tu lui parles. Et la pierre t’écoute, éponge tous tes mots, tes secrets, jusqu’à ce qu’un beau jour elle éclate. Elle tombe en miettes. [...] Et ce jour-là, tu es délivré de toutes tes souffrances, de toutes tes peines...”
Dans cette maison vide, “quelque part en Afghanistan ou ailleurs”, une femme prend soin de son mari allongé sur un matelas, plongé dans le coma. Chaque jour, elle lui fait sa toilette, le change, verse consciencieusement “deux gouttes de collyre dans l’oeil droit, deux gouttes dans l’oeil gauche”, alimente sa perfusion d’eau sucrée et salée... Et surtout elle lui parle. Elle lui parle comme elle n’a jamais pu parler “de son vivant” à cet homme avec lequel elle est mariée depuis dix ans, dont elle a deux petites filles et qu’elle ne connaît pourtant pas mieux que lui-même ne la connaît.
Les journées sont longues et lourdes, étouffantes. La guerre est là. La peur aussi. Permanente. Peur des hommes, peur des religieux, peur de la famille, des frères et des soeurs, du voisinage. Peur de vivre, d’exister.
Alors la femme parle pour conjurer sa peur. Pour dire sa souffrance. Elle parle à sa pierre de patience à elle : cet homme inerte, mais vivant. Elle parle sans retenue, sans tabou. Elle dit sa détestation de sa condition de femme, de cette vie d’asservissement, de son père et de sa belle famille également odieux, de son mariage forcé, de son mari absent ou incapable d’aimer...
En écrivant pour la première fois directement en français, Atiq Rahimi dévoile un style sec et dépouillé aussi dénué de fioriture que l’intérieur misérable de la maison qui abrite l’homme sur son matelas. Pas de meuble, pas d’ornement aux murs, pas de carreaux aux fenêtres. Pas d’adjectifs, pas d’adverbes, pas de périphrases ou de formules joliment tournées. Seulement le temps qui s’écoule lentement, les allées et venues de la femme et ses mots. Crus, violents, cruels. Secs parce qu’elle n’a plus de larmes. Impitoyables parce qu’elle n’a plus de pitié.
Aussi économe de moyens que de mots, l’auteur construit son drame sur un huis-clos absolu. Ne prennent place dans son récit que les mots, les bruits, les événements à portée de vue et d’ouïe de l’homme dans le coma, à portée des sens de sa pierre de patience (in)humaine. Enchaînements de plans et de séquences, levés et couchés de soleil comme autant de fondus au blanc ou au noir, sa narration est aussi parfaitement cinématographique que littéraire.
Ces qualités artistiques, cette sensibilité dramatique, cette poésie du malheur font de Syngué sabour l’un des romans les plus marquants de cet automne.
Joël Fompérie
© Etat-critique.com - 10/11/2008