Dans une année 1983 bien pauvre en bons albums, Tom Waits s’impose avec le premier disque de sa période Island, où il impose son style débraillé, entre grotesque et sublime, et ajoute à sa musique des accents de cabaret et de cirque.
En 1982, au moment où il enregistre Swordfishtrombones, Tom Waits a lâché sa maison de disques, son producteur et son manager. Il a aussi rencontré sa femme, la dramaturge Kathleen Brennan, sur le tournage de One From the Heart, de Coppola.
Ce dernier événement n’est pas du tout étranger au virage artistique que prend alors l’oncle Tom, quand on sait que Mrs Kathleen va collaborer à l’écriture et à la production de tous ses disques à venir.
Toujours est-il que la transformation est assez saississante, comme dans les vieux romans fantastiques du XIXe genre Frankenstein ou Dr Jekyll and Mr Hyde.
En fait on trouve en germe dans Swordfishtrombones tout ce que Waits développera dans ses albums suivants, dans un grand fouillis artistique : d’abord, et cela deviendra une règle d’or chez le bonhomme, les titres les plus difficiles d’accès sont toujours placés en début d’album, comme une épreuve initiatique pour l’auditeur.
En revanche, à partir de In The Neighborhood, c’est le sans-faute, une incroyable succession de pépites dont Frank’s Wild Years et son histoire de chihuahua assassiné.
Le piano n’est plus l’instrument central, même si on le retrouve sur deux belles ballades (Johnsburg, ode à sa femme, et Soldier’s Things). Il est remplacé par tout un bastringue de percussions d’origine supectes, de cuivres, de xylophones, de guitares parfois atonales, et par-dessus une voix encore plus éraillée et beuglante qu’autrefois, dans une parfaite lignée Howlin’ Wolf-Captain Beefheart, avec des forts accents de cabaret, de musique de cirque à la Kurt Weill. Petits intermèdes à l’orgue de barbarie, boogies tordus, rumbas moites, l’album part dans tous les sens, tant Waits semble excité d’avoir inventé ses nouveaux jouets.
On peut lui reprocher un côté un peu trop expérimental, qui en fait d’ailleurs le chouchou des critiques les plus sérieux : "Pensez-vous", comme disait un collègue, "c’est dissonant et ça n’a aucune chance de se vendre"… Un certain manque d’unité, que l’on ne retrouvera plus autant sur les albums suivants. Mais, à coup sûr, voici le début de la meilleure période de Tom Waits, et le premier d’une fabuleuse période cabaret qui se prolongera avec Rain Dogs et Franks Wild Years.
Nicolas Lejeune
© Etat-critique.com - 05/06/2008