Après le Big poisson avarié et le chocolat indigeste, Tim Burton est de retour après les fêtes. Le revoilà en pleine forme avec un conte gothique et sanglant. Il nous fait un magnifique cadeau pour ce début d'année!
Même si la qualité subsistait, Tim Burton s'est depuis La planète des singes, beaucoup assagi, gérant son petit univers sans passion et surtout glissant vers des spectacles consensuels.
Heureusement sa réalisation graphique a toujours sauvé ses derniers ouvrages mais il était loin le temps des films bien barrés, plus pervers qu'ils n'y paraissaient.
C'était un peu désespérant de le voir végéter dans ses éternels obsessions autour de la solitude. Aujourd'hui, c'est tout le contraire: Sweeney Todd est une totale réussite et à coup sûr, un chef d'oeuvre dans la carrière de l'auteur de Ed Wood.
Car l'auteur a transcendé son univers grâce à la comédie musicale. Genre à la mode en ce moment, il a pu s'offrir une film d'une noirceur inouïe et balancer quelques horreurs bien senties à la face du Monde. Le divertissement se révèle sombre, désespéré et d'une beauté rare.
C'est ce qui frappe le plus dans ce film: cette étrange esthétique, quasiment en noir et blanc, qui fait la force des films de Burton. Ici, elle est revigorée. Moins artificielle que d'habitude. Le cinéaste décrit un Londres lugubre, à peine visible (bon courage à ceux qui veulent le pirater) mais fascinant à chaque instant.
Car Burton s'appuie sur des procédés lisibles (musiques, décors, maquillages) et appuyés pour décrire des personnages forts et touchants.
Il faut oublier les maisons de banlieue d'Edward aux mains d'argent. Ici tout est sombre et tout semble régi autour de sentiments aigres et dégoutants. Si Sweeney Todd, le héros, rappelle Edward avec ses rasoirs comme prolongement de sa personnalité, il ressemble surtout au Pingouin de Batman le défi: il défie effectivement un monde qui le rejette et a tenté de le tuer. Ceux qui étaient les méchants jadis sont désormais des héros pour Burton.
Sweeney Todd est donc le plus noir des héros de Burton. Il revient à Londres après un exil de 15 ans, voulu par un juge lubrique, qui désirait posséder l'épouse de Todd et kidnapper sa fille, Johanna. Todd est de retour et veut tuer son bourreau de la pire des manières...
le film étudie les bas instincts de l'homme. Il fait chanter la haine, la colère, la honte, la frustration, la violence par une dizaine de personnages livides mais jamais désincarnés. Burton en arrive à accélerer le final pour éviter un quelquonque happy end.
L'énormité des chansons (c'est de la vraie comédie musicale exaltée) s'oppose à la crasse affichée à l'écran et dans les coeurs. Cette superposition entraîne une macabre tragédie et un spectacle grandiloquent et sensible.
Les visions funestes de Tim Burton retrouvent leur délicieuse paleur d'antan et cette mélancolie qui fait le charme de son oeuvre. Johnny Depp compose un monstre pathétique à la manière des grands, faisant référence à Bela Lugosi comme Anthony Hopkins. Le reste du casting ressemble à des morts vivants surdoués pour l'expressionisme. Le film scrute les ténèbres de l'âme avec une étonnante justesse malgré la surabondance d'effets, tous épatants et culottés.
Les barbiers ne seront pas contents que leur métier soit tant dénigré par Burton, mais on les remerciera de rendre l'inspiration à un artisan décidément très amoureux de son art. Vive l'artisanat!
Pierre Loosdregt
© Etat-critique.com - 29/01/2008