Prix Médicis Etranger 2010 pour ce drame en Alaska où un père et son fils ont décidé de passer une année en solitaires. Deux chroniques se sont perdus avec eux.
Là haut, tout là haut, il y a l’Alaska. Un petit continent dépeuplé, grand comme trois fois la France, sur lequel sont dispersés les 400 000 habitants qui ne vivent pas à Anchorage. Quelques bourgades, d’immenses étendues boisées et montagneuses et une multitude d’îles sauvages et escarpées dont les seuls habitants sont les ours, les cerfs et les citadins qui ont choisi d’y construire une cabane de rondins pour y passer quelques semaines l’été.
C’est une cabane de ce genre que Jim a acheté. Pas pour ses vacances estivales, mais bien pour y vivre. Et l’automne pointe déjà son nez quand il débarque à Sukkwan Island avec son fils Roy, tout juste âgé de 13 ans.
Après une succession d’échecs professionnels et personnels (Jim aime trop les femmes pour une vie de couple durable), il voit là l’occasion de prendre un nouveau départ et de renouer avec ce garçon qu’il connaît si mal pour ne l’avoir pas élevé à la suite de son premier divorce.
Pourtant, dès le début, leur villégiature rustique dérape. La rudesse exigeante de cette vie et les défaillances du père ne tardent pas à transformer l’expérience en cauchemar. La situation des deux exilés volontaires devient vite périlleuse et incontrôlable, jusqu’au drame imprévisible qui scellera le destin de l’un et l’errance de l’autre.
Un homme et son fils face à la nature sauvage. Une confrontation impitoyable qui révèle les failles de l'âme humaine. Troublant.
Relation père-fils, culpabilité réciproque, âpreté de l’existence, questionnement sur le suicide, remords et conscience tourmentée… Avec une économie de mots remarquable et un récit factuel au plus près des événements, David Vann déroule son roman avec maîtrise et précision. Aucun effet de manche ou crescendo dramatique lourdement souligné. Au contraire, c’est de sa sobriété que naît toute l’intensité et la noirceur d’un récit couronné en 2010 par le Prix Médicis Etranger. On ne s’échappe pas facilement de Sukkwan Island. Pas plus le lecteur que les protagonistes de ce drame intemporel.
C'est une volonté égoïste du père. Il en a assez de sa vie. Il ne supporte plus ses échecs. Il ne veut plus des contraintes sociales. Il dépense tout son argent pour s'offrir une petite île perdue en Alaska. Il réussit à convaincre son fils de venir avec lui pour une année entière.
Rapidement Roy, le fils, constate que son père, Jim, fuit son existence. Le fils découvre que le père pleure la nuit. Roy a rapidement peur de son paternel. Cet exil est nettement plus dangereux qu'il n'y parait. Le fils va devoir s'occuper du père, dépressif et peut être suicidaire. La nature de l'homme et du fiston vont rapidement s'exacerber.
Le besoin de liberté devait exalter le retour à l'état de nature. David Vann, né en Alaska, connaît bien l'ambivalence de la Nature. L'île devient un cauchemar intime pour les deux personnages. Les angoisses se projettent sur la forêt, la mer et les animaux.
Physiquement, les blessures ne sont rien face aux états d'âme. La Nature est finalement un miroir et ne permet pas de vrai exil ou même une fuite en avant. Sukkwan island est un piège qui se referme inexorablement.
L'écriture est sèche, dure et ne laisse aucun répit. Elle est aussi enivrante. Les paysages fascinent et font un peu peur aussi. Effectivement on peut penser au succès récent, La route. Seule, la relation entre un père et son fils rassure. Elle est aussi l'enjeu de la survie. David Vann ose l'impossible: une rupture radicale qui transforme littéralement notre lecture, notre point de vue, notre enthousiasme.
L'envie de nature devient plus sordide. Les tempêtes sont intérieures. Le Grand Nord fait perdre la tête. Ce roman est glacial pourtant il en dit beaucoup sur nos faiblesses, notre médiocrité et peut être notre humanité!
Jo Brumaire et Pierre Loosdregt
© Etat-critique.com - 02/04/2012