20 ans déjà que le groupe emmené par Dr Dre, Ice Cube et Eazy E popularisait le gangsta rap avec ce brulôt excessif et, il faut bien le dire, plutôt jouissif. Récit.
Los Angeles, fin des années 1980. Loin des paillettes de Hollywood, en plein dans la cuvette de South Central, le quartier noir et ses 50 % de chômeurs. Eric Wright, jeune dealer poids mouche de 23 ans décide de tenter sa chance comme producteur de rap. Il recrute le DJ Andre 'Dr. Dre' Young, qui lui présente à son tour un certain O'Shea Jackson, alias Ice Cube, étudiant issu d'une famille tranquille de South Central mais à la plume habile et volontiers salace. Le duo d' auteurs maisons de Wright et son label Ruthless Records est trouvé. Le producteur en herbe a alors l'idée de former un supergroupe 100% South Central, avec les deux précités auxquels il adjoint son voisin et scratcheur DJ Yella et quelques autres. Dr Dre a alors une idée de génie : transformer son mini manager en mini rappeur. Eric Wright, d'abord réticent, se laisse finalement convaincre. C'est la naissance du personnage d'Eazy-E, le petit teigneux à la voix acide, "à la fois menace urbaine, mâle black hypersexué et clown de la classe", selon Jeff Chang.
Les N.W.A. ( Niggaz With Attitude) sortent "Boyz-N-The-Hood" un premier single signé Cube-Dre (les Jagger-Richards du West Coast rap).
Après un album bouclé à la va-vite, Ice Cube, quelque peu désabusé par son manque de succès, préfère partir en Arizona faire une année d'études en dessin architectural. Lorsqu'il revient, à l'été 1988, la situation est toute autre, le single a décollé, et il reprend illico son rôle dans N.W.A., qui s'adjoint le rappeur MC Ren, et enregistre dans la foulée "Straight Outta Compton", du nom d'un quartier déshérité de South Central.
La formule imaginée par Dre et Cube est basique, mais il fallait y penser : reprendre les innovations venues de New York, c'est-à-dire le "hardcore" menaçant popularisé par Public Enemy, musique coup de poing, basses surgonflées et beats funk elephantesques. Dr Dre fait dans l’épure : scratches, boîte à rythme, quelques samples de cuivres et la guitare funk de Stan Jones. Les textes, eux, prennent complètement à contre-pied les messages du rap East Coast : là où Chuck D de Public Enemy, tout de noir vêtu et sérieux comme un pape, balançait ses sermons politiques et prêchait la révolution, là où Eric B et Rakim délivraient leur message spirituel, Dre et Cube préfèrent décrire le plus crûment possible le quotidien des gangsters des quartiers noirs de L.A., voire de le caricaturer façon cartoon, avec toute la gaudriole issue des traditions afro-américaines. Une esthétique de l'excès et de la provocation : sexe, violence, drogues, alcool au volant, argent et vie facile. Personne n'est épargné : flics (le fameux "Fuck Tha Police"), filles, gays, et gangsters concurrents, autant de bâtons pour se faire battre par la critique bien-pensante, afin bien sûr de vendre encore plus de disques aux petits Blancs fascinés. Filon inépuisable.
Il n'empêche, l'album est une tuerie (cas de le dire). Les 3 premiers morceaux, désormais des classiques, claquent comme une salve d'AK-47 : le morceau-titre, célébration de l'esprit de quartier, Fuck Tha Police qu'on ne présente plus, puis Gangsta Gangsta, à l'origine même de l'expression "gangsta rap" (bien que d'autres rappeurs comme Ice T en faisaient déjà sans le savoir). Au risque d'occulter le reste de l'album, qui pourtant contient d'autres bons moments, comme Express Yourself sur la censure anti-rap, ou Parental Discretion Iz Advised avec ses samples des Isley Brothers.
On connaît la suite : disque d'or en six semaines, scandale "Fuck Tha Police" avec concerts interrompus par la police et plaintes du FBI. Mais l'essentiel est qu'en ramenant le rap au ras du quartier, de la rue, N.W.A. crée un appel d'air gigantesque, un peu comme les Pistols l'avaient fait pour le rock : faire une K7 de rap est à la portée de tous, et plus seulement à New York.
NWA avec cet album essentiel ont simplement démocratisé le rap, et permis à la scène gangsta d’exploser dans la décénnie qui suit.
Pour aller plus loin :
Jeff Chang, Can’t Stop Won’t Stop, Une histoire de la génération hip-hop, chez Allia.
Autres albums majeurs de 1988 :
- Public Enemy, It Takes A Nation Of Millions To Hold Us Back
- Tracy Chapman, Tracy Chapman
- Sonic Youth, Daydream Nation
… à retouver sur http://riversinvitation.blogspot.com/
Nicolas Lejeune
© Etat-critique.com - 03/12/2008