La belle série 2008 du rock US se poursuit avec le quatrième album de The Hold Steady, qui offre une musique à la fois savante et sauvage.
Craig Finn, chanteur et auteur-compositeur de ce quintette de Brooklyn, ressemble à un mauvais montage, comme si on avait coupé-collé la tête d'un universitaire chauve et binoclard sur le corps d'un rocker US indie lambda. Et le gars a la tête de l'emploi : c'est une sorte d'érudit cinéphile et lettré, qui n'a pas peur de consacrer une chanson (Slapped Actrees) au film Gloria de Casavetes, et qui s'amuse à glisser des lignes de Led Zep ou Neil Young au milieu de ses propres textes. Mais, heureusement, c'est surtout un vrai auteur, qui sait capter l'auditeur avec des textes à la fois narratifs et elliptiques, ou il est beaucoup question de fêtes entre jeunes qui tournent mal, comme celle de One For The Cutters, où une étudiante partie en virée avec des gars de la ville assiste à un meurtre. Il s'agit d'ailleurs de l'événement central du disque, auquel il est fait allusion dans les autres chansons, sans qu'il s'agisse non plus d'un album concept. On y retrouve néanmoins des personnages récurrents comme cette fille un peu flippante, toujours au bord de la rupture, qui a d'étranges visions de crucifixions. Mais rassurez-vous, comme le suggère le titre de l'album, tout n'est pas noir, et l'ironie et l'humour sont omniprésents . Et puis de toutes façons, il est difficile d'avoir l'air ultra-sérieux quand on chante du gros rock en ressemblant au frère de François Hollande.
Et la musique, dans tout cela ? Car c'est tout de même ce qu'on entend d'abord, surtout nous les non-Américains, qui risquons de passer à côté des paroles, ce qui serait dommage vu leur qualité. La musique, est il faut le dire, de très bonne facture, un concentré de tout ce qui s'est fait de bon en matière de rock US épique depuis vingt ans environ. On pense à Hüsker Dü ou aux Replacements, dans cette façon d'entrechoquer punk et rock "classique" (même chez eux si c'est ce dernier qui sort vainqueur de l'affrontement). Témoin l'intro de Constructive Summer, le premier morceau, où des guitares saturées cotoient le piano, autre marque de fabrique du groupe. Piano tenu par une espèce de Professeur Choron chauve et moustachu (il faut vraiment voir leur look pour y croire, c'est pas exactement les Strokes ni les BB Brunes), et qui rappelle celui de Roy Bittan pour l'E-Street Band de Springsteen (période Darkness On The Edge Of Town, la meilleure), piano qui porte littéralement certaines chansons comme Sequestred In Memphis. Question production, le groupe a arrondi les angles par rapport à ses précédents albums, tout est plus léché, mais les chansons restent de longs et imprévisibles serpents noueux, qui peuvent mener n'importe où : ce superbe solo de guitare façon Slash sur la magnifique ballade Lord I'm Discouraged, ou le clavecin qui ouvre One For The Cutters.