Entre le Sébasto et l'Horloge, au cœur du cargo échoué sur la dalle, se dressent des voiles noires. La Neige !
De toute sa blancheur d'un noir éblouissant, Nougaro l'évoquait ainsi... La peinture de Pierre Soulages a quelque chose à voir avec la neige, car vouloir en parler convoque l'oxymore sans coup férir. Le blanc n'est pas la lumière. Éblouis, nous sommes dans le noir constellé d'étoiles, de cristaux, que quelques battements de cils dispersent. Et, pour le coup, nous ne voyons plus rien. Restons dans le noir pour mieux voir, car qu'est ce que la peinture sinon la vision ? Le peintre est un voyant, on l'a dit aussi du poète, mais le poète ne fixe pas l'image. Le peintre nous dit de regarder là ; et là, précisément, c'est nous. Dans le noir absolu. Il ne l'a pas toujours été, absolu, d'ailleurs. On ne vient pas au noir facilement. Je veux dire au Noir qui éclaire, qui habille, qui obsède, qui libère. Qui soulage, c'est un peu ça, il fait du bien... Pierre soulages a d'abord dû confronter cette passion du noir, l'affronter aux supports colorés de rouge, de bleu, de brou de noix, mais le contraste primordial est avec le blanc qu'on assimile volontiers à la lumière par opposition au noir de l'extinction. Mais regardez mieux, oubliez vos appréhensions apprises, vos traumatismes de naissance, vos dressages éducatifs ou confessionnels, oubliez vos dieux ou, mieux, méprisez-les, car leur ignorance est crasse, ils n'ont rien apporté de bon aux hommes. Le blanc n'est pas la lumière, le blanc n'existe pas. La vérité est noire. Le noir est la pulsation de l'univers qui brûle. Ce n'est pas l'incendie, mais l'irradiation, ce n'est pas chthonien mais cosmique. Pierre Soulages est un cosmonaute parti il y a longtemps, qui nous tient constamment informé des aventures de l'obscurité. Et, noir sur noir, nous distinguons toujours dans l'espace, ses monolithes parfaits, ses géométries orphiques où l'on sait voir les portes de Thèbes, l'Enfer et son cerbère armé de flambeaux, aboyant, sur les talons d'Oedipe aux yeux crevés. Ô mutilation valorisante que les mythes ont entendu, qui fait d'Oddin le Borgne, le Maître des Devins !
Il est long le chemin jusqu'à l'Outre-Noir. Long le chemin de soi à soi. Pendant plusieurs années, le noir s'installe comme un idéogramme insensé, il s'exprime encore "par rapport à"... Mais bientôt, il s'étale, s'étire, maîtrise l'espace, le restitue tel qu'en lui-même. L'Eternité ne le change pas. J'admire la pureté de la peinture de cet homme. Il n'y a plus qu'elle: aucun dessin depuis toujours, nulle représentation, expression ou psychologie, l'intérieur et (est) l'extérieur. Songeons à Pascal. Ici, rien ne nous distrait plus de nous-mêmes. La solitude nous est rendue, avec sa noire luminosité, la seule qui vaille et dont l'élégance nous fait digne.
Nous hanterons longtemps le château d'Outre Nuit, que bâtit, jadis, l'écrivain oublié K.E. Wagner. Mais les plus audacieux arpentent déjà, depuis les Prémisses, l'Outre-Noir, et n'en veulent revenir jamais.
http://www.centrepompidou.fr/Pompidou/Manifs.nsf/0/1F34F8382E5324A5C12575CC0032C831?OpenDocument&L=1
Gilbert Provaux
© Etat-critique.com - 10/02/2010