Un roman puissant qui plonge le lecteur au cœur de la société civile allemande sous la botte nazie. Un concentré de terreur absolue qui donne une vision nouvelle de cette époque noire de notre histoire.
Berlin, années 40. Une chape de plomb s'est abattue sur l'Allemagne. Les nazis sont au pouvoir, la dictature est en place et ses rouages parfaitement huilés : il n'existe plus aucune liberté individuelle. Entre les membres tout puissant du Parti et les zélateurs de l'ordre nouveau, la population n'a d'autre choix que se taire et subir. La moindre critique, voire même la moindre absence d'approbation peuvent être interprétées comme des manifestations d'hostilité et coûter la vie à leur auteur.
C'est ce climat de terreur absolue que restitue Hans Fallada avec sobriété… et d'autant plus d'efficacité. La tragédie se noue dans un immeuble de la rue Jablonski où cohabite un "échantillon représentatif" de la société allemande. La famille Persicke, brutes avinées et cupides rendues intouchables par leur adhésion de la première heure à la SS. Frau Rosenthal, une vieille femme juive terrorisée dont le mari a été arrêté et que le juge Fromm, qui habite au premier étage, ne parviendra pas à sauver. Eva, une employée des Postes qui démissionne et quitte Berlin lorsqu'elle découvre les atrocités commises par son fils, officier nazi basé en Pologne. Et puis, au cœur du drame, ce vieux couple d'ouvriers dont le fils vient d'être tué au front et qui décide de "résister". Chaque dimanche, ils vont écrire une carte postale destinée à "éclairer leurs semblables" sur les méfaits de la politique du fuhrer et la déposer furtivement dans une cage d'escalier, chaque fois différente, pour déjouer la surveillance de la Gestapo.
Ecrit et publié dans l'immédiat après-guerre, ce dernier roman de Hans Fallada (qui est mort en 1947, peu de temps après la sortie de Seul dans Berlin) fait frémir quant à sa force et à sa lucidité. Aucun héros ni coup d'éclat dans cette histoire d'autant plus oppressante que l'on sait qu'il n'y aura pas de rebondissement heureux de dernière minute. Pas d'échappatoire dans la vraie vie, la machine à broyer de la Gestapo est inéluctable et la terreur qui paralyse la population est implacable. C'est aussi là le grand mérite de ce roman que de donner à comprendre de l'intérieur comment a fonctionné ce régime qui s'est emparé du pouvoir en pariant sur le zèle de quelques-uns et l'indifférence de la majorité. De silences en renoncements, le peuple allemand a laissé s'installer la pire dictature qu'il se puisse imaginer.
On ne sort pas indemne de ce livre (on n'ose pas écrire roman) qui donne un éclairage rare sur cette période noire du XXe siècle.
Joël Fompérie
© Etat-critique.com - 30/03/2009