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Vendredi 25 Mai 2012Art-scène

 Serial plaideur

Serial plaideur

Jacques VERGèS

du 21/09/2008 au 29/12/2008 représentations les dimanches à 18h et 21h et lundi à 21h. Théâtre de la Madeleine 19 rue de Surène - 75008 PARIS www.theatremadeleine.com

Et ta critique ?




A la ville, Jacques Vergès fascine ou exaspère, c’est selon. Sur scène, il fatigue un peu, aussi …


Jacques Vergès est déjà en scène lorsque s’ouvre le rideau. Pourtant, il se fait désirer quelques minutes avant de démarrer son exposé.
L’avocat commence par justifier sa présence sur scène en expliquant - longuement et à l’aide de trois exemples - que le procès est une tragédie (et vice-versa).

Il exploite la littérature et l’Histoire pour mieux justifier sa fameuse théorie de la rupture, théorie selon laquelle un magistrat ne peut pas comprendre - ni légitimement juger - un accusé qui se revendique d’un principe fondamental contraire (et à ses yeux supérieur) à l’Ordre Public établi.

Par exemple, les indépendantistes Algériens se voyaient comme des combattants légitimes face à un envahisseur qui ne l’était pas ; ils revendiquaient donc les faits dont ils étaient accusés face à un Juge militaire français qui, lui, les considérait comme de vulgaires meurtres. La stratégie de Vergès était de faire comprendre au juge (en utilisant le relais de l’opinion publique internationale) que deux conceptions de la société s’affrontaient, et qu’il ne s’agissait donc pas du procès d’un délinquant, mais de celui de la Société toute entière. La Raison d’Etat s’opposait ainsi à une exigence morale supérieure.
Or, l’Histoire a donné raison à Vergès, qui n’en est pas peu fier.

Pendant une bonne heure, l’avocat enfonce le clou de la relativité des choses, nous démontrant en détail qu’il n’existe pas de vérité intangible. Chacun a son regard sur les choses et sa vérité propre sur un événement, et le temps modifie les perceptions (les interdits d’aujourd’hui peuvent devenir la règle de demain). Le procureur a sa vision des choses, l’avocat en propose une autre.
Le rôle de l’avocat est de faire sienne la vision de son client pour mieux la comprendre et pour mieux la défendre.

Maître Jacques Vergès prend des airs de professeur d’Université… Sauf que son propos est finalement assez banal et entendu, et qu’on voit rarement des conférenciers butter copieusement sur leur texte (N’aurait-il pas pu se contenter d’une trame sur laquelle il aurait improvisé ? Il faut tout de même saluer la performance d’un monologue de deux heures...)

Dans un second temps, Jacques Vergès se veut plus intime. Il évoque des souvenirs professionnels, se glorifiant au passage d’être capable d’empathie même pour les pires salauds, et d’être toujours disponible y compris pour ses clients les plus modestes (des prostitués, voire des flics, qui l’appellent en pleine nuit et à qui il répond, plein de compassion).

Vergès nous fait alors, à grand coup de trémolos dans la voix, le coup de l’avocat qui défend ses clients parce qu’il les aime… alors qu’il n’aime sans doute rien plus que briller !(Les avocats sont souvent mégalos, et Vergès est un grand avocat…)

Vergès est un manipulateur. Il jubile en expliquant qu’il a pu avoir de l’influence internationalement lors des procès en Algérie, en déplaçant le débat hors du prétoire et en poussant, pense-t-il, les manifestants anti-Algérie Française à défiler dans les rues du monde entier. Les foules n’étaient donc finalement que des pantins qu’il instrumentait.

Il oublie soigneusement d’aborder certains sujets qui pourraient le gêner aux entournures. (Comment en effet appliquer la théorie de la rupture à des actes comme le 11 Septembre ? Pourquoi ne pas évoquer Barbie ?).

Vergès n’avait, semble-t-il, pas vraiment apprécié que Barbet Schroeder – dans son très intéressant documentaire « L’avocat de la terreur » - s’émancipe de sa version des faits pour livrer la sienne propre au public. En montant sur les planches, c’est un peu comme si Vergès avait décidé de reprendre la main et de présenter son « actor’s cut », sa propre version.

« Les dindons vont en troupe, le lion est solitaire » nous dit Vergès. Au Théâtre de la Madeleine, le vieux lion est seul sur scène, et le public l’applaudit à tout rompre...


Thibault Dablemont

© Etat-critique.com - 25/09/2008