Sur fond de force de dissuasion et de guerre nucléaire potentielle, Jean-Hugues Oppel signe un thriller de très haute tenue et renoue avec un genre où il excelle.
"Quand deux huiles du Pentagone ont des choses à se dire en très privé, ils vont dans un booth. Les booth n'exhibent aucun monstre de foire, on n'y vote pas, on ne peut pas y recevoir d'appels téléphoniques mais on viendra vous y chercher si la guerre est déclarée, et vous êtes certains de pouvoir tenir conciliabule dans la plus totale intimité, à l'abri d'une cabine insonorisée dépourvue de système d'écoute - ce dont le général Dorlington doute parfois : il connaît trop les talents des plombiers des services secrets de son pays."
Et dans ce booth, deux généraux parlent d'un phénomène aussi important qu'inexplicable : "Ca fera bientôt une heure que la France est théoriquement sur le pied de guerre à un haut niveau d'alerte de son système de défense. Mon "théoriquement" n'est qu'une précaution de langage, pour l'instant. La situation a commencé à Zoulou zéro-un zéro-zéro, trois heures du matin en temps local, sur le trait, pas une seconde de plus, pas une seconde de moins. Dois-je te rappeler que la France est une puissance nucléaire, Jake ?"
C'est du lourd : "Jake, la France est sous alerte Rouge depuis une heure, c'est une certitude, mais c'est la seule. Aucun départ de missile n'a été signalé par nos radars. Il n'y a rien au-dessus ou en direction de l'Europe, sinon le trafic normal de l'aviation civile. Au moment où je te parle, notre satellite le mieux placé à la verticale des bases aériennes françaises relève des signatures thermiques au sol et immobiles. Tu sais ce que ça veut dire ?
- Les pilotes attendent des ordres.
- Pas d'autre possibilité.
- D'accord. Je suppose que leurs sous-marins atomiques sont aussi entrés dans la danse ?
- C'est la procédure chez eux comme chez nous, Jake".
Le plus simple pour les américains serait d'appeler en France pour savoir ce qui se passe, mais comment annoncer à ses alliés qu'on les espionne ? En France, c'est le branle-bas de combat. Madame la ministre de la Défense a été réveillée en pleine nuit, le constat est le même, mais que se passe-t-il ? Visiblement un bug informatique. Seul le Président pourrait remettre tout ça en ordre, mais "le chef des armées, le maître absolu de la force atomique et de son utilisation en ultime recours, était aux abonnés absents. Le Président ne répondait ni à l'Elysée, ni à son domicile privé."
Jean-Hugues Oppel renoue avec le thriller (pour ceux qui ne l'auraient pas lu, référez-vous à l'excellent Cartago chez le même éditeur) pour le plus grand bonheur de ses lecteurs. Mêlant humour et rythme entêtant, il vous embarque dans une histoire qui "a des accents de plausibilité troublants" comme le dit si justement le quatrième de couverture. Tout y est méthodiquement mis en place, c'est carré, net, précis, à l'ironie mordante, et on se surprend à frissonner avec l'engrenage infernal de la frappe préventive. Un grand bravo.
Christophe Dupuis
© Etat-critique.com - 21/12/2010