Un chef d’œuvre sur la colère et les traumatismes de l’âme humaine.
Ludovic Debeurme excelle dans ce nouvel album pour mettre les êtres à l’envers. Et si les tripes et les séquelles laissées par le passé étaient visibles sur le corps, quelle tête auraient les gens ? Avec un talent rare, Ludovic Debeurme prend le risque permanent de l’improvisation contrôlée en laissant échapper des personnages aussi décalés et angoissants que ceux de Ron Mueck ou de Choi Xooang. La difformité ne tient pas à grand-chose comme chez Paul McCarthy. Un grossissement d’œil, des membres inhabituellement longs. Un organe extériorisé. Si les gens montraient leur douleur qu’ils seraient laids !
Ici, les corps de distordent et se prolongent parfois avec la nature, parfois avec la chair. Les êtres coulent, et croulent souvent sous le poids d’une tête trop lourde. Il est beaucoup question de traits, de cicatrices et de plis. La ligne donne naissance à des portraits comme à des cicatrices d’où émergent les êtres d’un cauchemar intérieur. Les âmes sont toutes marquées par la colère, la solitude. L’être se cherche. « C’est tellement dur d’avoir à lutter contre soi ».
Renée raconte l’histoire de deux filles toutes deux marquées par une enfance abîmée par le père. Sans donner de leçon, Ludovic Debeurme décrit toute l’ambiguïté et la complexité du raisonnement humain avec une rare sensibilité. On s’apitoie sur ces humains blessés qui agissent souvent sous le coup de pulsions destructrices. Comme un dépassement du corps sur l’esprit. Une tragique existence liée à des ruptures affectives.
Pour alléger le propos, Debeurme procède par touche. Les vignettes sont en suspend dans la page comme des points de vie. On prend de la distance devant des êtres microscopiques et inversement proportionnels à la douleur incarnée. De vrais moments de poésie graphique sont habilement mis en scène. Arthur s’endort en position fœtale et rêve qu’il devient un insecte s’échappant de sa prison ; le voilà désormais dans les cheveux de Lucille endormie, son visage apparaît en fœtus entre deux plis réconfortants et maternels. Le fœtus est là. Arthur est réveillé, la boucle est fermée.
Parallèlement, de jolis mots aident à faire avancer la compréhension des intériorités. « Le temps n’a pas de cœur. Mais il bat… Il bat comme un démon. Il enfonce son rythme des enfers dans les plis de notre peau… Il débobine notre fragile pelote et nous tend, un jour venu, le bout du fil pendouillant. » « Les deux bras serrés autour du lavabo plein, j’embrasse la mort la bouche ouverte ». On reste conquis par l'équilibre entre la violence corporelle et la poésie de cette laideur en quête permanente d'ailleurs.
Ludovic Debeurme signe ici un magnifique album sur l’intériorité et la psychologie humaine. A lire pour saisir toute la cruauté et les dégâts causés par les dédales de ces âmes qui se cherchent et se perdent si souvent.
PS : On remarquera un clin d’œil à Nosfell avec lequel il a travaillé sur le Lac aux Vélies et qui lui aussi à sa manière extériorise des douleurs passées à travers le chant. A écouter pour ceux qui ne connaissent pas.

Sébastien Mounié
© Etat-critique.com - 25/05/2011