Texte mythique pourfendeur de la représentation idéale de la famille américaine, Qui a peur de Virginia Woolf est magistralement réinterprété par la compagnie anversoise de Koé.
Ecrite en 1962 par Edward Albee, Qui a peur de Virginia Woolf est l'une des pièces les plus marquantes de ces cinquante dernières années. Souvent montée, transposée au cinéma par Mike Nichols en 1966 (avec Liz Taylor et Richard Burton dans les rôles principaux dont on sait qu'ils n'étaient pas que de composition), cette vision noire de la vie conjugale fait l'objet, au Théâtre de la Bastille, d'une nouvelle interprétation, décapante (et décadente) en diable !
A l'origine de cette mise en scène, la Compagnie de Koé (la Vache, en néerlandais), une troupe flamande déjantée créée en 1989, qui déconstruit et reconstruit intégralement le texte d'Albee, réinvente les codes théâtraux en dénudant les coulisses et en interpellant le public à l'occasion, et s'offre pour décor une véritable installation d'art contemporain : vaste table basse circulaire entièrement hérissée de bouteilles de bière vide, sol couvert d'une épaisse couche de magazine sur lesquels les acteurs évoluent au prix d'une instabilité proportionnelle à la quantité d'alcool qu'ils sont censés avoir absorbée, piles d'assiettes blanches allègrement massacrées en fond de scène au gré des colères de l'un ou l'autre des personnages, écran de télévision diffusant simultanément - son coupé - le film de Mike Nichols…
Loin de dénaturer l'esprit de la pièce, les trouvailles iconoclastes des trublions Anversois à l'accent râpeux exacerbent au contraire le mauvais esprit et la méchanceté du texte original.
On dévore des yeux et des oreilles chaque minute, chaque réplique acerbe, haineuse et drôle – terriblement haineuse, irrésistiblement drôle - de cette longue nuit d'ivresse qui voit George, professeur d'histoire à l'université, et Martha, sa femme, fille du recteur, se déchirer sous les yeux d'un jeune couple rencontré ce soir-là et invité à venir prendre un dernier verre à deux heures du matin.
Les quatre acteurs de de Koé s'offrent sans retenue, poussant à l'extrême leur performance avec une fraîcheur et une tonicité d'autant plus remarquable que l'ambiance s'alourdit au fil d'un cauchemar nocturne et alcoolisé exacerbé. On ressort de là éreinté et la conscience lourde d'avoir pris autant de plaisir à un tel déballage d'horreurs, à une telle exhibition de mauvais sentiments et, finalement, de détresse humaine.
Donnée dans le cadre de la foisonnante 37e édition du Festival d’Automne à Paris, la courte série des huit représentations prévues au Théâtre de la Bastille s’est achevée le 5 décembre dernier. Reste à souhaiter que la Compagnie de Koé propose d’autres dates en 2009 pour la seule oeuvre en langue française de leur répertoire...
Joël Fompérie
© Etat-critique.com - 12/12/2008