La collection Grands Détectives de 10/18 réserve souvent de bonnes surprises. rencontre avec Yves Josso, auteur des deux premières aventures de Clémence de Rosmadec.
Clémence de Rosmadec, peintre et aristocrate bretonne de dix-neuf ans, vit entre Paris et la Bretagne en 1886. Une période faste sur le plan artistique. D’ailleurs, au fil des pages, le lecteur croise Gauguin, Lautrec, Valadon, Signac, Emile Bernard, Van Gogh… Le tout dans un style précis et original à la fois, où l’élégance côtoie quelques envolées lyriques et sensuelles. De quoi rendre Clémence très attachante !
Ses deux premières aventures, Été meurtrier à Pont-Aven et La noyée du pont des Invalides, viennent de paraître. Et l’on attend la suite avec impatience !
Rencontre avec l’auteur, Yves Josso.
Quel est votre parcours ?
J’ai toujours voulu écrire, j’ai commencé des études de lettres, puis j’ai écrit des poèmes dans des revues, après j’ai fait quantité de métiers, présenté des manuscrits, qui ont été refusés. J’ai aussi dirigé deux ans un entrepôt frigorifique, c’était intéressant, je n’étais pas dans une tour d’ivoire, surtout que c’était en mai 68 ! Ensuite, j’ai fait du cinéma en tant que comédien - j’ai même eu un César pour un premier court-métrage - puis des films sous-marins avec un ami, François de Roubaix, l’auteur des musiques d’Enrico et Boisset. J’ai également fait du rewriting, notamment dans des journaux tels que France Dimanche, et j’ai été nègre. J’ai "négrifié" une vingtaine de romans, des expériences très passionnantes.
Vous êtes breton, d’origine bretonne ?
Oui. La famille est vannetaise, et mon père est né à Nantes. A sa naissance, en 1894, mon grand-père, Marie-Clément Josso, l’architecte du musée des Beaux-Arts de Nantes, était en train de préparer la réalisation de cet édifice. Mon arrière-grand-père était capitaine au long cours puis armateur à Nantes. Toute la famille, du côté de mon arrière-grand-mère maternelle, était nantaise depuis longtemps. Et l’on trouve aussi pas mal de Josso à Vannes et Paimbœuf. Mais en fait, ils vivaient à Paris et n’allaient en Bretagne que pour les vacances. Moi-même, je n’ai jamais vécu en Bretagne, je n’y allais qu’en vacances.
Vous vous êtes donc inspiré de votre père pour le personnage d’Alexis, le père de Clémence ?
C’est difficile à dire. Mon père chantait beaucoup, mais je me suis aussi inspiré de mon grand-père, qui a fait les beaux-Arts à Paris… Il y a évidemment des clins d’œil familiaux pour plusieurs des personnages, mais ce sont des mélanges et certains n’existent absolument pas dans ma famille.
Auparavant, vous aviez déjà écrit, sous le pseudonyme de Vonnick de Rosmadec. Pourquoi ce nom revient-il ?
Yves en breton ça se dit Yvonnick, et le diminutif, c’est Vonnick. On m’appelle comme ça depuis que je suis tout petit. Enfin, l’une des sœurs de mon père avait fait la généalogie de la famille, et avait trouvé près de Vannes le château de Plessis-Josso. Elle était persuadée qu’il appartenait à nos ancêtres. Elle avait également dans un album de photos anciennes une carte postale d’un hôtel de Nantes, l’hôtel de Rosmadec. Et à côté de cette carte, elle avait écrit : "Berceau de nos aïeux".
Clémence est un personnage intéressant, mais très libéré pour l’époque. Croyez-vous qu’il en existait vraiment, des jeunes filles de ce genre ?
Bien sûr. Regardez Suzanne Valadon, la mère d’Utrillo. Et ça n’aurait pas été possible dans un autre milieu que les peintres. Surtout, je ne voulais pas en faire une oie blanche, ç’aurait été prodigieusement ennuyeux. Mais c’est vrai que Clémence vit dans un milieu très libéré, malgré sa tante un peu vieille fille étriquée.
J’ai voulu placer ces personnages dans une famille, car je pense que prendre un noyau familial au lieu de parachuter n’importe comment les personnages donne davantage de relief au récit. On y croit davantage. Et je trouve intéressant de voir Clémence évoluer dans son milieu, voire ruer dans les brancards. Je voulais aussi créer un cocon avec des personnages qu’on puisse retrouver dans le deuxième ouvrage, voire ailleurs.
Quelles sont les réactions que vous avez eues pour l’instant ?
Eh bien, lorsque je parle d’Orion et Cassiopée, un lecteur m’écrit qu’en Bretagne, c’est très difficile l’été de les voir en même temps dans le ciel. Des détails comme ça, des remarques qui parfois m’énervent ! Des petits trucs sur lesquels on se trompe et que les spécialistes remarquent…
Vous imaginez la rencontre entre Van Gogh et Gauguin, l’amitié entre Seurat et Signac...
Même si c’est romancé, Gauguin et Van Gogh se sont effectivement rencontrés cette année-là, grâce à Emile Bernard. Quant à Seurat et Signac, ils habitaient à deux numéros de différence, dans la même rue, vers Montmartre. A propos de Signac, bien après, mon père a eu un atelier rue Bonaparte, et de sa fenêtre, l’on voyait un mur qu’on appelait "la palette de Signac" parce que ce dernier brossait ses pinceaux en passant un bras par la fenêtre et essuyant ses pinceaux sur le mur. Ça finissait par faire une tâche d’un mètre cinquante, mais la palette a disparu au premier ravalement.
Pourquoi avoir choisi cet univers des peintres de la fin du XIXe, justement ?
Mon père est peintre, ma fille est peintre et ma femme aussi. De plus, lorsque je suis allé à Pont-Aven pour une rétrospective de l’oeuvre de mon père, Xavier Josso, j’ai imaginé la genèse de l’histoire.
Comment procédez-vous pour écrire ces ouvrages ?
Outre la documentation en bibliothèque, je me balade dans Paris sur mon Solex et je repère les lieux que je vais décrire. Bien sûr, ils ont changé, mais pas toujours autant qu’on l’imagine.
La jeune sœur de Clémence a un don très particulier de voyance. Avez-vous voulu coller à l’air du temps, à une époque où le spiritisme était à la mode ?
Oui, je sais qu’à cette époque, à Jersey, Victor Hugo faisait tourner les tables, mais je n’ai pas du tout pensé à ça. Et j’aime ce personnage, que j’essaie de ne pas trop "charger" pour éviter de tomber dans la caricature.
Peu de meurtres, très peu de descriptions sanguinolentes, pas de violences. Vos polars sont un peu différents de ce qu’on lit d’habitude…
C’est vrai qu’il n’y a pas de grands coups de couteau dans le ventre, je me suis appliqué à me référer dans chaque chapitre à l’enquête et la préoccupation centrale de Clémence, c’est toujours l’enquête, qu’elle ne perd jamais de vue.
Marie Léon
© Etat-critique.com - 13/11/2007