Bien sûr il ne s'agit pas à proprement parler d'une nouveauté puisque Quéquette blues est paru pour la première fois en 1985. Disons qu'il s'agit plutôt d'un anniversaire dignement fêté par Casterman avec cette luxueuse réédition : superbe couverture et postface de l'auteur (texte et dessins) viennent en effet donner une seconde jeunesse à un ouvrage qui, à sa sortie, avait obtenu l'Alfred du meilleur premier album à Angoulême. Depuis, Baru (Hervé Baruléa) a amplement confirmé son immense talent avec une production plutôt rare, mais toujours brillante et récompensée. Jusqu'au récent L'enragé, publié en début d'année et dont nous avons eu le plaisir de vous vanter ici les mérites. Pourtant, c'est bien avec Quéquette blues que tout a commencé sous la forme d'une histoire clairement autobiographique qui réunissait déjà tout ce que l'on aime chez cet auteur : une chronique minutieuse et attachante de la jeunesse dans une cité ouvrière de l’Est de la France, au milieu des années 60. Baru : "Quéquette blues est une déclaration, une proclamation d’existence. Je suis ça, je suis de là, j’en suis fier. Quand j’ai commencé cette histoire, je n’ai pas voulu copier les BD que je lisais. Je voulais faire une BD réaliste. J’ai dessiné sur la jeunesse en Lorraine, sur la présence quotidienne, même si on ne la voit pas, de la sidérurgie et de la classe ouvrière dans cette région. Quéquette blues est une tentative de dire que je suis issu d’un milieu ouvrier, que j’en suis fier. J’affirme ma culture." Hervé et ses copains s'apprêtent donc à fêter dignement le 31 décembre 1965. Ils ont entre 17 et 20 ans, sont encore au lycée ou déjà à l'usine, ritals, arabes ou français de souche. Leur seule obsession tomber les filles et en trouver qui veulent bien coucher. Pendant deux jours et deux nuits, ils vont écumer les bars et les bals à la recherche d'une bonne fortune qui les fuit comme la peste. Glauque, pathétique, drôle, rageant, Quéquette blues est un concentré de violence sociale que l'on lit entre les lignes. Manque d'argent, inégalités, contradictions, tout est dans ces 150 pages qui sont le reflet d'une époque charnière, entre tradition, carcan social et émancipation (Mai 68 approche). Et le trait vigoureux, les couleurs jetées ajoutent encore à la crudité du propos, éclairé violemment par les néons des bistrots. Une grande bande dessinée.
Joël Fomperie
© Etat-critique.com - 06/02/2010