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Jeudi 24 Mai 2012Musique

 Pull Up Some Dust And Sit Down

Pull Up Some Dust And Sit Down

Ry COODER

(Nonesuch Records, 2011)

Et ta critique ?




Grands crus 2011, suite : Ry Cooder ressuscite la protest song chère aux pères fondateurs du folk, tout en revisitant comme jamais les racines de la musique nord américaine. Sans doute son meilleur album solo.



Le grand public le connaît surtout pour son rôle de grand ordonnateur de Buena Vista Social Club, ou pour les glissandi de sa guitare slide sur la BO de Paris, Texas.

Ce serait oublier le Ry Cooder songwriter, celui de ses albums solo dont le premier date de 1970. Après une période world music dans les années 90, qui le vit collaborer avec Ali Farka Touré ou les papys cubains, Ry Cooder est à nouveau entré dans un cycle d’écriture depuis notamment sa Los Angeles Trilogy (2005-08), récit de la disparition de l’histoire culturelle de la ville, qui s’ouvre sur le très recommandable Chavez Ravine/

Avec Pull Up Some Dust And Sit Down, Ry Cooder continue à écrire sur la disparition d’un ancien monde, un peu comme le fait Cormac McCarthy en littérature, mais cette fois il élargit sa focale et dresse le portrait grinçant de l’Amérique du 21e siècle, l’Amérique post-Bush, où le fossé riches-pauvres ne cesse de s’agrandir. L’album commence très fort avec « No Banker Left Behind », inspiré par un article de journal sur les profiteurs de la crise des subprimes. Tout l’esprit du disque est dans cette chanson : faire du neuf avec du vieux, et raconter la fuite des banquiers de Wall Street comme Woody Guthrie parlait des financiers de la Grande Dépression, sur une musique mi-blues march, mi folk des Appalaches. Le morceau suivant, « ElCorrido de Jesse James », superbe valse norteña comme en écoutent les vieux immigrés mexicains, préssente le plus célèbre des outlaws observant la crise depuis le paradis, et se jurant de faire une descente à Wall Street avec son calibre 44 pour remettre cet argent des bonus à qui il revient ; car lui Jesse James « a beau avoir été un bandit mais il n’a jamais mis des familles à la rue ». Le disque doit passer en boucle chez les indignés new yorkais…

D’autres thèmes reviennent, souvent par chansons jumelles, tout au long de l’album : l’immigration mexicaine, encore et toujours (« Quicksands », « Dirty Château »), mais aussi la guerre et ses ravages, avec l’énorme « Christmas Time », une autre valse mexicaine (avec la star locale Flaco Jimenez à l’accordéon), qui derrière ses flons flons innocents cache un texte des plus dévastateurs. Il pourrait parler de la deuxième guerre mondiale, du Vietnam ou de l’Irak, car Ry Cooder s’attaque aux démons récurrents de l’Amérique, et de l’humanité. La chanson suivante traite le même sujet sous un angle inhabituel, celui d’un homme qui voit s’engager dans l’armée sa fiancée. Comme dans Chavez Ravine, Ry s’amuse à multiplier les points de vue, il est tantôt Dieu qui se demande avec effarement pourquoi les hommes ont inventé la télé (sur le reggae Humpty Dumpty World), tantôt un diable réjoui comme celui de Jacques Brel des malheurs du monde (sur le très Tom Waitsien I Want My Crown). Véritable caméléon musical et vocal, il change sa voix d’un morceau à l’autre, jusqu’à délivrer sur « John Lee Hooker for President »une imitation impressionnante du défunt bluesman de Detroit, reprenant la vieille tradition blues et country des topic songs, chansons à thèmes relisant l’actualité de façon comique.

Sur la fin du disque, notre homme se fait touchant, avec des protraits de gens simples, un peu dépassés par le monde d’aujourd’hui sur les ballades « Dreamer » et « Simple Tools », avant de se demander si finalement il y a bien un Dieu là-haut (« If There Is A God ») car « les Républicains ont changé la serrure des portes du paradis, le pauvre travailleur comme toi et moi, si on a pas d’argent, on peut plus renter ». L’album se clôt en beauté et sur une note quasi bouddhiste avec No Hard Feelings, où il finit par exhorter exploiteurs et capitalistes à aller leur chemin, et lui le sien, car de toutes façons ils ne sont qu’une ondulation sur la grande dune du temps.

Comme quoi, derrière l’immense musicien et défricheur qu’est Ry Cooder, se cache une plume des plus acérées, un peu comme chez Tom Waits, l’autre grand conservateur du patrimoine roots américain ; on aura d’ailleurs l’occasion d’en reparler..

 

 


Nicolas Lejeune

© Etat-critique.com - 16/12/2011