Lire PriceMinister, le livre, c’est un peu comme regarder Appolo 13, le film : on a beau savoir que l’histoire finira bien, on reste suspendu au récit. « Scotché », écrirait sans doute le jeune entrepreneur qui nous raconte l’histoire d’une des plus belles success stories de l’Internet français.
Les amoureux de la belle ouvrage, du livre soigneusement broché, auront d’abord un léger mouvement de recul face à l’objet proposé par les éditions Les Carnets de l’info, pages vilainement collées dont un lecteur nerveux perdra peut-être une partie en cours de manipulation. Pour ajouter aux premières impressions négatives, l’Avant-propos ne présente aucun intérêt, enfile comme des perles les poncifs de la réflexion socio-économique à la mode, tendance mauvais journaliste plutôt que bon économiste.
Heureusement, dès le début du récit proprement dit, c’est-à-dire dès la page 19, le livre décolle, sans jeu de mots sur la pratique par son auteur de l’aviation de tourisme. Le texte devient plus personnel, plus précis, le ton plus juste.
Suivent le récit d’une première entreprise, un échec, celui d’une expérience professionnelle aux Etats-Unis, d’une amitié nouvelle, d’une seconde entreprise, qui sera la bonne cette fois-ci. L’aventure commence au cours de l’été 2000, en plein retournement financier pour les start up de l’Internet. La levée de fonds se révèle une course de fond !
Malgré cela, l’équipe de départ est constituée, les premiers fonds réunis, le site lancé le 16 janvier 2001 (page 130, une reproduction de la page d’accueil historique… Mon Dieu, comme elle paraît loin de nous, cette page ! comme une mire sur l’écran de télévision de nos années 1980). Sur un rythme qui ne faiblit pas, les premières transactions, les incessants problèmes de ressources, à tous les niveaux, les conseils d’administration se succèdent, sous la plume énergique de Pierre Kosciusko-Morizet, l’un des co-fondateurs.
Sans prendre le temps de souffler, l’entrepreneur nous raconte les épisodes du développement de PriceMinister jusqu’à fin 2009, à l’heure de quelques bilans. Bien que le chiffre d’affaires de PriceMinister reste un secret bien gardé, le site est un succès, et son activité s’est élargie (produits, zones de chalandise), portée par la vision initiale des fondateurs, d’une révolution de la distribution fondée sur la circulation des biens entre particuliers, et sur le rôle de tiers de confiance que joue l’entreprise
Et maintenant ? Et la suite ? Elle pourrait s’écrire sur l’air de : J’aurais voulu être un artiste, puisque l’entrepreneur se verrait bien chanteur, tendance Léo Ferré plutôt que Berger-Plamondon en l’occurrence. Ce serait un peu comme si la fourmi de la fable se transformait en cigale ! mais, dans l’immédiat, ses activités associatives et la poursuite du développement de son groupe risquent de lui en laisser peu le temps.
En attendant, les quelques faiblesses purement formelles de ce premier livre de Pierre Kosciusko-Morizet (une meilleure relecture chez l’éditeur aurait suffit à les gommer) ne doivent pas masquer sa principale qualité, sans doute l’exacte traduction de la personnalité de son auteur : L’ENTHOUSIASME. A cet égard, la lecture de PriceMinister devrait être recommandée par les médecins et remboursée par la SECU, dans notre pays atteint de sinistrose chronique, car cet enthousiasme est communicatif. Gageons que plus d’un lecteur refermera le livre en se disant : Et si je me lançais, moi aussi ?
Les habitués de la littérature managériale reconnaîtront, au fil des pages, des leçons connues, guère originales, mais brillamment illustrées : apprendre de ses échecs, privilégier l’équipe, responsabiliser ses collaborateurs, les intéresser financièrement si possible, négocier à plusieurs, gérer une entreprise de croissance en sous-effectif, etc. Toutes choses qui méritent amplement la répétition, et que le récit concrétise avec l’évidence d’une étude de cas.
Pour autant il ne s’agit pas d’un récit desséché, académique, bien au contraire, on peut même dire que la principale dimension du récit est humaine. Mais l’auteur a trouvé la bonne distance, tant vis-à-vis de son sujet que de son lecteur : il y a du recul sur l’aventure au quotidien de l’entreprise, et de la pédagogie pour expliquer le sens et les enjeux de telle architecture informatique ou de tel montage financier.
Sous un autre angle, avec un ami grand lecteur de fictions, nous nous étonnons souvent que le monde de l’entreprise ne soit pas plus présent, ou plus exactement mieux présent, dans les collections dites de « littérature générale » de l’édition française, compte tenu d’une part qu’il forme le milieu quotidien dans lequel évolue une majorité d’actifs de notre pays, d’autre part qu’il offre de nombreux ressorts dramatiques potentiels. Plusieurs explications se dessinent, à commencer par l’envie des lecteurs de s’évader précisément de leur quotidien, et par la méconnaissance et la frilosité, ou la paresse intellectuelle, des éditeurs.
Mais le livre de Pierre Kosciusko-Morizet apporte une autre réponse, évidente : l’entreprise est un feuilleton, et la fiction n’apporterait rien ou peu à l’histoire. Une armée de scénaristes hollywoodiens patentés n’aurait pas inventé mieux que les coups de théâtre, petits et grands, de ce fleuve pas-tranquille des dix premières années de PriceMinister (Geneviève faisant disjoncter l’installation électrique à vingt-deux minutes et vingt-huit secondes du lancement du site internet… Il faudrait l’inventer). Merci à l’auteur de nous avoir permis de goûter à cette aventure !
Philippe B. Muller
© Etat-critique.com - 19/08/2010