Jusqu'au 15 juin, Sophie Calle transpose à Paris l'exposition réalisée en 2007 à la Biennale de Venise pour le pavillon français. Prenez soin de vous… et ne ratez pas cette sublimation des malheurs de Sophie.
Livres, photos, vidéos, films, performances… Depuis plus de trente ans, Sophie Calle fait feu de tout bois pour construire une œuvre souvent centrée sur ses expériences personnelles. Ce faisant, elle réinvente et expose sans pudeur son univers intime, entre performance et voyeurisme (masochisme ?), et atteint, par ce procédé, à l'universel.
Il en est ainsi de Prenez soin de vous, l'exposition présentée jusqu'au 15 juin à la Bibliothèque Nationale de France (Site Richelieu) dans une mise en scène signée Daniel Buren, après avoir représenté la France en 2007 lors de la Biennale de Venise.
"J’ai reçu un mail de rupture. Je n’ai pas su répondre. C’était comme s’il ne m’était pas destiné. Il se terminait par ces mots : Prenez soin de vous. J’ai pris cette recommandation au pied de la lettre. J’ai demandé à cent sept femmes, choisies pour leur métier, leur talent, d’interpréter la lettre sous un angle professionnel. L’analyser, la commenter, la jouer, la danser, la chanter. La disséquer. Comprendre pour moi. Parler à ma place. Une façon de prendre le temps de rompre. A mon rythme. Prendre soin de moi."
Accrochage des portraits des intervenantes et des reproductions de leurs travaux sur les rayonnages vides de la prestigieuse (mais désaffectée) salle Labrouste. Présentation des originaux sur des pupitres de lecture. Moniteurs disséminés dans les travées autrefois réservées aux chercheurs proposant, en boucle, les lectures et interprétations filmées de nombre d'actrices (Jeanne Moreau, Amira Casar, Vitoria Abril…), chanteuses (Feist, Camille, Guesh Pati…), musiciennes ou danseuses…
La découverte aléatoire des travaux originaux des artistes, mais peut être surtout des professionnelles sollicitées par Sophie Calle agit comme une accumulation, un épuisement thématique (au sens oulipien du terme) tout à fait réjouissant.
Institutrice, chasseuse de tête, avocate, commissaire de police, juge, styliste, officier de la DGSE, anthropologue, correctrice… Il faut prendre le temps de décortiquer les propositions de ces femmes qui, chacune avec sa grille de lecture, son humour ou au contraire son sérieux absolu, tort le cou du "malheureux" qui a commis l'irréparable erreur de matérialiser sa rupture par une lettre (alambiquée, verbeuse et maladroite) qui ne pouvait demeurer sans conséquence pour son égo… Au point que l'on finirait presque par le plaindre de subir un acharnement que sa lâcheté ordinaire ne méritait sans doute pas.
On ne s'en réjouit pas moins de sauter d'une œuvre à l'autre, d'un univers à l'autre, d'une personnalité à l'autre… On se délecte de ces "exercices de style" collectifs et pluridisciplinaires qui ne sont pas sans rappeler ceux, solitaires et textuels, de Raymond Queneau.
Une mention spéciale cependant pour Ambre, 9 ans et demi, élève de CM2 pleine de sensibilité et de sagesse qui, de son écriture appliquée s'interroge sur le sens d'une lettre de rupture qui ne cesse de clamer l'amour que porte son auteur à la femme qu'il quitte ! C'est compliqué l'amour…
Joël Fompérie
© Etat-critique.com - 23/05/2008