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Jeudi 24 Mai 2012Livre

 Plus fort que la haine

Plus fort que la haine

Tim GUENARD

J'ai lu - 224 pages

Et ta critique ?




Âgée de 19 ans, la mère du petit Philippe quitte son père pour un autre homme. Son fils la dérange dans sa nouvelle vie ? Qu’à cela ne tienne !


Elle prend sa voiture, s’arrête sur une petite route de campagne, attache le bout’chou de trois ans à un poteau électrique et s’éloigne pour regagner son véhicule sans un baiser, sans un geste, sans un mot, sans même un regard derrière elle.

Après quelques mois de répit passés chez sa grand-mère et sa tante, Philippe retourne vivre avec son père, qui partage maintenant son existence avec une femme et ses quatre enfants. Son fils lui rappelle l’échec de son aventure précédente qu’il ne parvient pas à accepter. Son refuge est l’alcool, son exutoire, la violence. Le jour de ses 5 ans, Philippe est battu jusqu’à tomber dans le coma, victime de fractures et de traumatismes multiples.

Il ne sortira de l’hôpital que deux ans et demi plus tard et sa descente aux enfers n’est pas terminée : asiles psychiatriques, familles d’accueil, maisons de correction, cet enfant jamais scolarisé erre dans les rues de Paris, à treize ans à peine, avec toutes les mauvaises rencontres que cela implique.

Rien, il n’aura échappé à rien. Détruit, cassé, disloqué, il se durcit, se force à étouffer en lui tout espoir, tout besoin d’amour, toute envie d’en donner. La haine qu’il éprouve à l’égard de son père, son désir de vengeance le poussent à continuer. Il apprend le métier de sculpteur et, pour extérioriser la violence qui est en lui, se met à boxer.

Des rencontres, enfin, vont donner un sens à sa vie. Une rencontre avec un prêtre toujours bienveillant, le Père Thomas-Philippe, une rencontre avec les membres de l’Arche, une fondation qui s’occupe de handicapés, une rencontre avec la merveilleuse Mère Térésa, lors d’un voyage à Rome, des rencontres avec Dieu… Des rencontres qui lui redonnent confiance en l’humanité, qui le réconcilient avec lui-même et qui le poussent à se battre pour faire mentir les gènes en devenant "un homme bien".

Aujourd’hui marié avec une jeune-femme issue de la haute bourgeoisie bordelaise et père de quatre enfants, il a raccroché ses gants de boxe pour élever des abeilles et faire du miel dans une grande maison du Sud-Ouest de la France. Occupation plus pacifique pour quelqu’un qui continue à accueillir des handicapés et souhaite que sa demeure soit toujours ouverte à ceux qui en ont besoin.

Ce résumé est un peu long, mais vous aurez compris que ce n’est pas le style de cette autobiographie écrite par un illettré qui importe. Son histoire, par contre, ne pourra vous laisser indifférent. Bien sûr, il faudra dépasser les premiers chapitres : l’indicible y est exprimé et pourrait bien vous arracher larmes et nausées. Dites-vous alors que vous ne seriez pas le premier…

L’absence de recherche stylistique évoquée plus haut, qui rend le langage utilisé proche de l’oral, facilite finalement le discours. L’ironie de l’auteur, son humour parfois noir ("J’ai cinq ans. Comme cadeau, mon père m’a offert trente-six chandelles"), ses expressions "de la rue" dédramatisent, dans la mesure du possible, le sujet.

On peut toutefois s’interroger sur l’intérêt de publier un récit pareil. L’écriture relève de l’auto-psychanalyse, du travail sur soi, de l’expression et de l’extériorisation de l’indicible, mais la publication ? Faire de l’argent avec de l’horreur ? C’est oublier la deuxième partie du récit : ce formidable cri d’espoir et d’amour. On sait bien qu’il existe sur terre des gens extraordinaires, qui donnent de leur personne sans compter et sans attendre le moindre retour. On connaît l’Abbé Pierre, Mère Térésa et les autres, tous les anonymes qui oeuvrent dans leur coin, à leur échelle. On a souvent l’impression que leurs efforts sont vains, qu’ils ne peuvent rien contre la force d’inertie qui va à l’encontre de leurs actions, qu’ainsi va le monde…

Pour une fois, Tim Guénard nous prouve le contraire. Ils ont bouleversé la destinée de cet homme. Qu’est-ce que la destinée d’un homme ? Ça pourrait nous sembler bien peu. Oui, mais avec ce qu’on vient de lire sur lui et son enfance, forcément, cela nous paraît énorme, considérable, magnifique.

Ne tentons pas de relativiser, laissons-nous émouvoir et restons sur cette note d’optimisme et de foi en l’homme, si ce n’est en Dieu.


Anne Sophie Mehl

© Etat-critique.com - 08/07/2011