Ce disque est formidable : d’un abord simple (simplet, diront les fâcheux) , son aspect épuré dans les textes et les musiques est une feinte...
Benedictus Albertus Annegarn. Hollandais amoureux de la terre. Etudie l’agronomie en Belgique. Pour encore mieux parler aux fleurs et aux légumes, il écrit des chansons. « Sacré géranium », son premier album en 1973 (il a 21 ans) est un monument de pure poésie. Original, varié, inclassable, habité par une voix inimitable et des musiques à base de folk guitare en picking, dont l’apparente simplicité fera le malheur des apprentis gratouilleux de l’époque. (Ce disque mériterait une chronique à part entière ; je me le garde en réserve).
Lancé par l’émission « Le petit conservatoire de la chanson » de Mireille (est ce pour elle qu’il écrira en 75 la fameuse histoire de la mouche homonyme ?) – je me souviens comme ses petites lunettes rondes et ses gros brodequins avaient marqué mon regard d’enfant - son rejet ferme et régulier d’entrer dans le système lui vaudra une carrière en dents de scie, mise systématiquement en veille dès que le succès viendra la titiller. La liberté avant tout. De nombreux disques et expériences ont cependant vu le jour depuis trente ans bien tassés que notre batave francophile suit son chemin artistique sans compromission . Après avoir beaucoup voyagé de par le monde, après avoir vécu sur une péniche à Noisy le Grand, puis à Wazemmes près de Lille, Dick Annegarn a échu son vieux vaisseau à la campagne, près de Toulouse, au pied des Pyrénées. Dans la terre. Loin du tumulte. Au silence.
Le terme « plouc » désigne à l’origine un paysan mal dégrossi, habitant un village dont le nom commence par Plou- comme il y en a tant en Bretagne…Plouha, Ploubazlanec, Plouguiel… L’allure de plouc que se donne Dick Annegarn (sur les photos de cette jaquette notamment) est à la fois une revendication de son état de terrien allergique aux artifices et une magnifique provocation à l’adresse de tous ceux dont le jugement hâtif et superficiel repose exclusivement sur l’apparence. Car il n’y a pas plus fin, pas plus érudit, pas plus lettré que notre plouc du jour. Seulement, il faut faire un tout petit effort pour découvrir l’art unique et profond que distillent sa voix chaude et son cœur plein de richesses. Un effort d’ouverture avant tout.
Ce disque est formidable : d’un abord simple (simplet, diront les fâcheux) , son aspect épuré dans les textes et les musiques est une feinte. En ayant basé ses arrangements sur les cuivres en formation réduite (tuba, cor et cornet) , l’artiste nous engage vers des ambiances complexes, des accords nouveaux et élaborés absolument enthousiasmants. On pense à la musique de chambre de Francis Poulenc. Au free jazz par moment aussi. La guitare folk, indissociable du personnage qui en est virtuose, est bien sûr présente, en alternance, pour emmener d’impressionnantes compositions mélodiques vers des sommets harmoniques. Et quelle voix ! Le tout pris en sandwiche entre les deux très émouvantes fanfares populaires, qui ouvrent et ferment l’opus. Boby là pointe (son nez !). Exceptées les deux faiblesses dispensables où Annegarn cherche à se mêler de l’actualité ordinaire, les textes débordants de poésie originale et d’accords inattendus eux aussi sont épatants.
Une sacrée leçon de la part d’un hollandais qui a appris le français en Belgique !
Roland Caduf
© Etat-critique.com - 06/02/2008