Le nouvel album de Baru conforte la place de ce dessinateur dans le haut du panier des auteurs de bande dessinée contemporains. Associé à Pierre Pelot, il signe une excellente adaptation de l'écrivain.
Quelque part dans l’un de ces gros villages de l’Est de la France profonde, un enfant handicapé - mongolien - disparaît lors d’une promenade scolaire en pleine nature. Un enfant issu de l'hospice Saint Maurice dont tout le monde ici, depuis des décennies, a appris à détourner le regard pour ne pas trop avoir à deviner ce qui s’y passe, entre orphelinat dévoyé et mouroir pour vieillards… L’ordre républicain, pourtant, exige que l’on recherche l’enfant. Et que l’on aille fouiner, peut-être, dans les petites affaires d’Anastase et d’Albert, les deux paumés du village, loosers absolus d’un monde étouffant qui n’épargne personne. Qui sait si ces deux-là, à toutes leurs tares, n’ajoutent pas celle de la pédophilie, voire pire ? La suite de l’histoire montrera que les plus pervers ne sont pas forcément ceux que l’on croit, et que quelque chose, cet hiver-là, s’est bien irrémédiablement brisé dans ce microcosme qui nous paraît si familier…
Cet album s'inscrit dans une nouvelle collection lancée conjointement par Rivages et Casterman, qui prolonge en bande dessinée les grands romans noirs publiés sous la prestigieuse jaquette des éditions Rivages Noir. L'occasion de découvrir les plus belles signatures de cet éditeur revisitées par de grands noms de la bande dessinée d’aujourd’hui, à raison d’une demi-douzaine de titres par an.
Avec Pauvres zhéros, c'est l'immense Baru qui met son pinceau au service du prolixe Pierre Pelot en adaptant son roman éponyme. Côté narratif, un découpage subtil qui, par l'alternance des lieux et des personnages préserve l'intérêt de l'intrigue jusqu'au bout. Côté personnages, une poignée d'hommes et de femmes attachants, veules, vindicatifs ou répugnants qui composent une belle brochette de spécimens humains. Et, par là-dessus, la patte Baru : le trait vif et tendre, le découpage soigné, la mise en couleur élégante…
Le seul défaut de Pauvres zhéros, comme de la plupart des albums de Baru d'ailleurs, est d'être trop court. On aimerait tellement que le récit s'étire, que les vignettes se multiplient, que la magie du dessinateur agisse au fil de pages supplémentaires. On aimerait tellement qu'il ait le loisir de "creuser" ses personnages plus profondément. On aimerait tellement connaître mieux encore ces zhéros ordinaires… Mais le format de l'ouvrage a le mérite d'éviter toute longueur et de transformer ces 88 pages en un concentré de plaisir intelligent.
Joël Fompérie
© Etat-critique.com - 04/10/2008