Un premier roman qui navigue entre plusieurs styles mais jette un regard acéré sur une corporation : la justice.
Le livre de Samuel Corto hésite entre plusieurs genres et compte
quelques faiblesses. Mais il montre un véritable potentiel littéraire,
au-delà de l’exploitation du gisement autobiographique propre à nombre
d’autres premiers romans.
Etienne Lanos, un double de l’auteur, nommé substitut du procureur dans
un tribunal de province, raconte sa prise de fonctions, la découverte
de ses collègues, de ses nouvelles tâches, avec la verve de ces
adolescents impertinents qui, tout à la joie de découvrir que la langue
bien affutée peut être une arme, posent sur leur milieu le regard le
plus critique et les questions les plus absurdes, lesquelles font
souvent mouche.
Comme ces adolescents-là, Samuel Corto en fait des tonnes, et les
facéties de son personnage principal, son priapisme, son usage de
stupéfiants jusque dans les ingrédients d’un cocktail professionnel,
tirent le roman vers la farce.
En même temps, le texte emprunterait volontiers les chemins du
reportage ou de l’essai, n’était-ce le caractère déjanté du narrateur,
véritable intrus dans la maison, ou plutôt dans le palais, qui semble
se moquer de ses usages avec un acharnement militant autant que
déroutant pour ses collègues. Dans la mécanique de la magistrature de
province, il est le grain de sable.
Son message est clair : la justice va mal dans notre beau pays ; la
faute, peut-être, aux praticiens. Leur pratique ne semble pas seulement
désuète ou inadaptée, elle semble dangereuse, et les magistrats
incapables de la moindre remise en cause.
Des exemples ? la collusion du siège et du parquet, pourtant séparés
dans la procédure par souci de justice ; ou encore l’affaire d’Outreau,
dont on parle partout, sauf à l’intérieur de l’institution. Là, motus.
Répétons-le, l’écriture balance sans arrêt ni rupture entre le
reportage, la fiction et l’essai. C’est la force et la faiblesse de ce
premier roman, dans lequel le récit n’est qu’un prétexte parfois
pesant. Le sens de la formule (« La justice ne juge plus, elle condamne
») y masque parfois des faiblesses dans le style, et une relecture de
plus n’aurait peut-être pas été de trop.
Pour le plaisir, deux exemples du sens de la formule de Samuel Corto :
« Le citoyen moderne est un être en faute permanente. » (page 44)
Et plus loin :
« […] la victime est le totem du sentiment d’insécurité. » (page 139)
Finalement, on pourrait comparer ce livre à Blouse, le premier livre
d’Antoine Sénanque. C’est ici la version potache du désamour de
l’institution. Là où Sénanque écrivait en noir et blanc, plutôt en
noir, et trempait sa plume dans l’amertume, Corto en écrit de toutes
les couleurs, éclate de rire à chaque déconvenue.
On ne peut que lui souhaiter de nous donner rapidement les mêmes
preuves de son talent qu’Antoine Sénanque le fit en enchaînant avec un
superbe roman, plus maîtrisé.
Philippe B Muller
© Etat-critique.com - 06/04/2010