Voici un court récit délicieusement vernaculaire, formidablement édité et illustré, soixante-dix-neuf pages qui donnent l’impression, à la fin du voyage, d’avoir vécu plusieurs vies…
On ne dira jamais assez combien le tourisme, ce voyage de formation, devrait débuter devant le pas de sa porte. C’est fort de ce principe, autrement énoncé, qu’Olivier Barrot nous entraîne avec lui à la découverte du plus vaste arrondissement de Paris, qu’il connaît comme sa poche sans l’avoir pourtant jamais habité.
De la minuscule rue Berton au monumental palais du Trocadéro, rien n’échappe à l’œil curieux de l’auteur-promeneur. Et chaque arrêt est prétexte à un second voyage, dans le temps celui-là, qui mêle les souvenirs personnels et les souvenirs officiels de ce quartier moderne, annexé à Paris par une loi de 1859.
Le théâtre de Chaillot rappelle la mort de Gérard Philippe, les immeubles Walter un beau roman de Stéphane Denis, l’avenue Henri-Martin, tout à côté, le terminus de la ligne de bus 63.
Au crayon, Alain Bouldouyre, qui n’en est pas à sa première collaboration littéraire, fait merveille, dans un style plus spontané que celui de ses illustrations pour la revue Senso — paraît-elle encore, cette luxueuse revue qui ouvrait grand ses pages aux illustrateurs de talent ? Il nous rappelle qu’il est lui aussi un amoureux de Paris, comme il l’avait déjà montré auparavant, dans Mes Carnets de Paris par exemple.
Indirectement, le cinéma, vieille passion de l’auteur, surgit à chaque coin de ce décor de promenade. Passent les fantômes des monstres sacrés : Henri Langlois, François Truffaut, ou encore Dalio, oublié de tous, dans son immense appartement de l’avenue du Président-Kennedy vidé par les huissiers. Il y a du Modiano dans cette théorie de fantômes qui semblent habiter, plus que les vivants, les pages d’Olivier Barrot.
Son Je me souviens subtil fait de lui un nouveau piéton de Paris moins ennuyeux que Léon-Paul Fargue, cité dès les premières pages avec le respect dû à l’auteur des XX arrondissements de Paris, mais non moins amoureux de la ville lumière, ni moins mélancolique
Son style délié lui évite cependant toute pesanteur, et le lecteur a plutôt l’impression d’écouter que de lire ses phrases. L’oncle Olivier a vécu longtemps, il sait raconter de belles histoires comme personne : en deux pages, dix rues traversées, autant d’époques. Cela n’a l’air de rien, mais de combien d’années d’écriture cette fluidité hérite-t-elle !
On connaissait Le Tibet sans peine, de Pierre Jourde, mais le XVIe sans effort, ce n’est pas mal non plus. Les sommets culminent à des hauteurs reposantes : Passy, 70 mètres ; Chaillot, 67 mètres. Des ascensions en chaussures de villes, la tête dans les souvenirs… Bons voyages !
Philippe B.Muller
© Etat-critique.com - 26/02/2011