Montalvo et Hervieu se trompent d'époque pour transformer le mythe d'Orphée en divertissement kitsch.
Orphée, le plus grand poète de l'Antiquité, aimait follement son épouse Eurydice jusqu'au jour où celle-ci, poursuivie par un dieu champêtre, marcha sur un serpent venimeux qui la mordit mortellement.
Orphée descendit alors aux enfers pour récupérer sa belle. Le poète, capable de charmer les bêtes féroces avec sa lyre, convainquit les gardiens des Enfers de libérer Eurydice. Ceux-ci exigèrent toutefois qu'il ne se retourne pas sur le chemin du retour, et ce jusqu'à sa sortie du monde des morts. Mais lorsqu'il vit poindre à nouveau la lumière du jour, Orphée se retourna pour voir si Eurydice était toujours derrière lui et ainsi la perdit pour toujours.
Ayant définitivement perdu Eurydice, Orphée fonde une société secrète exclusivement masculine et finit violemment assassiné par les Bacchantes, furieuses de voir qu’il se détourne des femmes.
José Montalvo et Dominique Hervieu proposent une vision décalée du mythe d’Orphée, un Orphée qui ne se retourne pas pour chercher son Eurydice. (Peut-être était-il trop facile pour les chorégraphes d’exploiter le geste de se retourner ? Le travail de la canadienne Marie Chouinard, que nous avions vu il y a un an au Théâtre de la Ville, l’avait pourtant fait avec un certain talent…)
Il y a des choses séduisantes dans le spectacle de José Montalvo et Dominique Hervieu : la danse emprunte allégrement et talentueusement au hip-hop, sans renier ses classiques (il est plaisant de voir des pointes – bien exécutées de surcroît – dans une pièce contemporaine), et l’utilisation de la vidéo permet d’assez intéressants duos des danseurs avec eux-mêmes.
Hélas, les chorégraphes tentent de dépoussiérer un mythe (qui n’en a pas besoin) à grand renfort d’enthousiasme exubérant.
Bien que la tête d’Orphée continue de chanter quoi qu’il arrive, y compris dans la mort, on ne peut totalement occulter la dimension dramatique du mythe. Pourtant, José Montalvo et Dominique Hervieu tentent à tout prix d’instaurer une bonne humeur qu’ils veulent communicative mais qui se révèle factice. C’est très dommage car ce n’est pas la danse - indéniablement intéressante - qui est en cause, d’autant qu’il y a pas mal de talents chez ces jeunes danseurs.
Pourquoi, dès lors, multiplier les ajouts de mauvais goût et ancrer le spectacle dans une ambiance néo-médiévale ?
Les danseurs, faute de costumes, sont mal habillés. Les images vidéo numérisées sont hideuses. On a droit au luth (au théorbe, plus exactement), aux tambourins, aux chanteurs lyriques, à un échassier et même à un éclopé (je ne critique pas ce danseur unijambiste étonnant et talentueux, mais l’utilisation faite de son handicap par des chorégraphes qui n’ont pas le talent de Lloyd Newson lorsqu’il met en scène le merveilleux David Toole).
Pour intéressant qu’il soit au départ, le travail de José Montalvo et Dominique Hervieu devient trop vite vulgaire et pollué par une laideur ambiante qui transforme insidieusement l’art en divertissement. Il est d’ailleurs frappant de voir que le public, se croyant probablement soudain transporté sur un plateau de télé ou dans un cirque, passe son temps à applaudir à la moindre occasion
http://theatre-chaillot.fr/danse/orphee
Thibault Dablemont
© Etat-critique.com - 31/05/2010