Marie Chouinard revisite le mythe d'Orphée et Eurydice en faisant rejouer plusieurs fois à ses danseurs chaque épisode du récit.
Orphée, le plus grand poète de l'Antiquité, aimait follement son épouse Eurydice jusqu'au jour où celle-ci, poursuivie par un dieu champêtre, marcha sur un serpent venimeux qui la mordit mortellement.
Orphée descendit alors aux enfers pour récupérer sa belle. Le poète, capable de charmer les bêtes féroces avec sa lyre, convainquit les gardiens des Enfers de libérer Eurydice. Ceux-ci exigèrent toutefois qu'il ne se retourne pas sur le chemin du retour, et ce jusqu'à sa sortie du monde des morts. Mais lorsqu'il vit poindre à nouveau la lumière du jour, Orphée se retourna pour voir si Eurydice était toujours derrière lui et ainsi la perdit pour toujours.
Les premiers instants du spectacle laissent sceptiques (les danseurs traversent la scène en vociférant). Puis les dix interprètes se figent dans des postures désarticulées en poussant des cris stridents. Curieusement, malgré un ridicule visiblement revendiqué, une beauté d'ensemble se dégage de la scène.
Une force visuelle poindra ainsi à plusieurs moments du spectacle, notamment lorsque les interprètes masculins évoluent à contrejour sur scène, affublés de sexes proéminents et de chaussures à talon démesuré qui leur donnent des airs de bêtes mythologique, sorte de centaures à mi-chemin entre l'Homme et la Bête.
La distinction entre l'animalité et la bestialité prend sa dimension avec l'apprivoisement de l'Art. La création artistique est ici symbolisée par un long fil invisible que l'on extirpe de la bouche en le tirant douloureusement dans un râle guttural, un son rauque qui deviendra poème.
Ce geste d'extraire un son en le saisissant entre le pouce et l'index scandera la représentation. Le fait de se retourner, interdit par les dieux, sera lui-aussi une pierre angulaire du spectacle, créant un mouvement de balancier entre ces deux attitudes.
Avant la poésie, avant l'art, l'Homme erre les bras ballants, hébété, avec la bouche grande ouverte mais désespérément inutile. Les danseurs évoluent comme des zombies, et leur chair ne recèle aucune poésie: ils baisent à grand coup de boutoir, mécaniquement, dans un vacarme assourdissant d'usine.
Mais Marie Chouinard semble manifestement craindre de tomber dans la mièvrerie. Elle cherche donc dans l'humour et le décalage un moyen de ne pas tomber dans un romantisme risible.
Malheureusement, à trop vouloir présenter les choses de façon grotesque, la chorégraphe canadienne passe un peu à côté de l'émotion.
De la beauté dérangeante et amusante des premières scènes, on passe ainsi à un verbiage pénible qui atteint son paroxysme quand une danseuse s'éternise dans le public, et lorsque des textes inaudibles sont déclamés (avec l'accent québécois!) dans un vacarme assourdissant de cornes de brume tandis que la troupe hurle et gesticule sans grâce.
Le spectacle, pourtant court (une heure et quart à peine) s'étire alors un peu péniblement en longueur, et l'on a l'impression que Marie Chouinard n'a qu'à moitié réussi sa création, ce que l'on regrette d'autant plus que la moitié réussie est vraiment séduisante!
http://www.theatredelaville-paris.com/danse/marie-chouinard.html
Thibault Dablemont
© Etat-critique.com - 15/05/2009