Après la publication d'une douzaine de livres, première exposition en France pour l’œuvre photographique de Sophie Ristelhueber. A découvrir au Jeu de Paume jusqu'au 22 mars.
L’œuvre photographique de Sophie Ristelhueber est, depuis une trentaine d'années, marquée par des images fortes et retenues qui traitent, sans les raconter, des réalités complexes du monde contemporain. Offerte au public dans des livres d'artiste, son œuvre est plus rarement exposée et jamais de manière aussi complète que le propose en ce moment le Jeu de Paume. L'occasion pour elle d'agrandir quelquefois ses photographies aux dimensions d'un tableau et de faire cohabiter les médias - films vidéo, bandes sonores…
Née à Paris en 1949, Sophie Ristelhueber fait, au début des années 1970, des études de Lettres à la Sorbonne et à l’École pratique des Hautes Études. Elle travaille ensuite dans l’édition et la presse. À la recherche d’une voie nouvelle, elle répond en 1979 à la commande de l’artiste belge François Hers, d’un texte pour accompagner ses photographies en couleur sur le logement social, dont le titre sera Intérieurs (1981). Elle n’écrira finalement pas de texte mais fera des photographies en noir et blanc des habitants. En 1980, elle réalise avec Raymond Depardon le film San Clemente qui sort en 1982. Cette même année, elle part à Beyrouth d’où elle rapporte une série d’images qui, rompant avec la tradition du reportage, diffèrent radicalement de celles diffusées dans les médias.
Cette série de 31 tirages argentiques noir et blanc présentés au Jeu de Paume dans leur format original expose les structures vides et les façades entamées par les combats ou les bombardements. Déjà s'affiche le "point de vue" singulier de l'artiste : aucune figure humaine dans ces ruines antiques, cette ville détruite qui devient intemporelle.
Sophie Ristelhueber utilisera le même procédé en 1992, mais en couleur et en grand format, avec une série baptisée Fait. Au moment de la guerre du Golfe, en 1991, une photo aérienne du désert du Koweït parue dans Time Magazine l'intrigue et la décide à travailler au brouillage de toute notion d’échelle par le rapprochement de visions macro et microscopiques. Elle passera un mois à sillonner le désert à pied ou en avion, puis plusieurs mois à sélectionner soixante et onze vues pour réaliser un livre au format de poche et une exposition de tirages grand format. Ces traces éphémères des conflits sur la surface du désert évoquent aussi bien des scarifications sur un corps, que l’abstraction de l'Élevage de poussière de Man Ray et Marcel Duchamp, image fondatrice pour Sophie Ristelhueber.
La troisième série emblématique de l'artiste, baptisée WB (West Bank, l'autre appellation de la Cisjordanie), date de 2005 et se compose d'une vingtaine de tirages couleur rendant compte de l’usage violent qui est fait de la terre au travers des différentes formes et différents matériaux utilisés pour couper et barrer les routes et les chemins de cette zone de guerre.
En marge de ces travaux majeurs, le Jeu de Paume a la bonne idée de présenter notamment Vulaines (diptyques associant une photographie en couleur prise à hauteur d’enfant à un détail agrandi d’un cliché noir et blanc extrait de ses albums de famille) et Every One (photographies de corps marqués d’une suture récente et tirées en très grand format).
Les plus curieux du travail de l'artiste pourront également écouter 1999 (une pièce sonore conceptuelle pleine d’humour sur laquelle l’artiste a demandé à un commissaire-priseur de l’État de New York de "psalmodier", comme à son habitude, la mise aux enchères de l’année 1999), La liste (bande sonore de 53 minutes sur laquelle Michel Piccoli lit les noms des localités du département du Vars comme si cette litanie réaffirmait l’identité de la région), Le chardon (vidéo sur le Parc naturel régional du Vercors avec, en voix off, un texte de Tolstoï, lu par le même Michel Piccoli) et Fatigues (vidéo réalisée spécialement pour cette exposition et qui en achève le parcours).
Joël Fompérie
© Etat-critique.com - 06/03/2009