Arrivé en retard au Théâtre de Chaillot, l’équipe du théâtre me refuse l’entrée au spectacle de Jan Fabre pour une poignée de minutes. J’avais pourtant passé une journée de rêve. Impossible que cette journée finisse ainsi. Je propose qu’ils me basculent sur Octopus. Ils acceptent.
Inespéré ! Le spectacle est complet depuis le début… Quel bonheur de retrouver Labyala Nosfell et Pierre Le Bourgeois ! Quel bonheur de les retrouver là. Cela devait forcément arriver. Après Alan Johannes des Queens of Stone Age, c’est Decouflé qui tombe sous le charme du duo. Quoi de plus naturel. La danse, ce défi des appuis et de la pesanteur devait rencontrer la verticalité et l’apesanteur de l’univers nosfellien. Deux échappés du monde. Deux artistes qui cherchent à prendre la tangente du corps, à le dépasser pour prendre une revanche sur l’aérien. Decouflé s’intéresse au corps, à la beauté des images qu’il produit, Labyala traque la beauté des nappes vocales, grammaire imaginaire à l’appui.
Octopus se décompose en huit plages sonores, huit plateaux musicaux et lumineux. Dans ces huit scènes pour huit danseurs, Decouflé donne la part belle aux costumes qui habillent un corps morcelé, sensuel mais aussi ridicule. Le corps s’exhibe, tente, excite, prend le dessus par la forme. Même morcelé, il parle de lui-même et communique. L’esprit du texte et les sourires des danseuses sont là pour jouer avec et le décentrer comme un outil parfaitement maîtrisé.
Parallèlement à l’humour, il y a le corps beauté. Celui de Sean Patrick Mombruno, entre ombre et lumière, est perché sur une table, en flexion. À couper le souffle. Une puissante tension plastique exhibée pour le plaisir des yeux. Contemplation. Celui d’Alexandra Naudet et de la très théâtrale Meritxell Checa assises à l’avant-scène, seins nus puis dos au public parlent musicalement, épaule contre épaule, de désir et de sensualité.
Le genre sexuel est mis à l’épreuve. Les hommes sont jonchés sur des talons, transformés en gnous accouchant de femmes. Une étonnante fantasmagorie qui touche également le corps des danseuses assemblées pour créer un octopode délirant. Un joli morceau de texte pointant l’emballement de l’esprit. Un métalangage qui se métadétruit. Comme une impossibilité à verbaliser la pensée. « La métafemme flotte dans le métavide » A côté de l’à côté il y a l’à côté de l’à côté… Au-delà de l’au-delà de l’au-delà. Une infinie mise en abyme applaudie par le public.
Seuls Labyala et Pierre sont constants, entre bruiteurs, musiciens, spectateurs de l’action et catalyseurs. Le quatrième mur est un mur du son qui élève les corps dans une autre dimension. Entre mur du son et mur vidéo en arrière scène, la symbiose et l’écoute sont parfaites. Alors, quand Labyala et Pierre interprètent Where did you sleep last night, quand Sean Patrick Mombruno et Alice Roland se lancent dans un duo fondé sur un toucher de jambes ou de têtes, on reste bouche-bée, attirés à la fois par la beauté des corps et la qualité des gestes, subjugués sous le son. Nirvana. Decouflé ne s’y trompe pas. Il les fait revenir à travers deux autres tableaux. Une sensualité rock en harmonie totale.
Nosfell apporte sur un plateau son étrangeté. Ceux qui le connaissent au travers de ses précédents concerts savent que le potentiel est énorme. L'expérience de la compagnie Decouflé est une réussite et promet de beaux projets à venir. On attend donc la suite avec impatience. Un ballet rock, une tragédie lyrique… Une forme d’art totale entre performances, arts plastiques, danses et vidéo dans un temps unique. À suivre de près. À ne pas louper.
Site de la Compagnie : http://www.cie-dca.com/
Site de Nosfell : http://www.nosfell.com/
Site du Théâtre National de Chaillot : http://theatre-chaillot.fr/
Dates de tournée :
Photos du spectacle sur : Fedephoto.com
Sébastien Mounié
© Etat-critique.com - 06/02/2011