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Vendredi 25 Mai 2012Livre

 Notre part des ténèbres

Notre part des ténèbres

Gérard MORDILLAT

Editions Calmann-Levy - 487 pages

Et ta critique ?




Un roman actuel dont le contenu impliqué nous interpelle. Le roman de combat social n'est pas mort.


Après Les vivants et les morts, où l’on suivait le destin d’ouvriers confrontés à la fermeture de leur usine, Gérard Mordillat nous livre, sur le même thème, des ouvriers dont l’usine est vendue à l’Inde, un véritable thriller et revendique la riposte armée face à la violence sociale.

L’entreprise Mondial Laser vient d’être rachetée par un fonds de pension américain, qui va la démanteler et céder son savoir-faire en Inde. Les ouvriers très qualifiés de cette entreprise de pointe décident de réagir : le soir de la Saint Sylvestre, ils détournent la Nausicaa, un paquebot de luxe sur lequel les actionnaires du fonds spéculatif fêtent une année de bénéfices records.

Déterminés à aller jusqu’au bout, ils remontent vers le nord, à la recherche des grandes tempêtes d’hiver, avec à bord plus de quatre cents passagers dont quelques célébrités (un ministre de l’intérieur et quelques stars du cinéma français). L’affrontement sera très violent, à l’image de la violence et de la brutalité sociales ressenties par des milliers d’ouvriers licenciés suite à des opérations spéculatives.

Notre part des ténèbres est un livre militant. Gérard Mordillat, ancien ouvrier typographe, ne s’en cache pas : "On dit que la lutte des classes n’existe plus car on veut évacuer le terme -lutte des classes-, mais la lutte des classes existe partout tous les jours aujourd’hui" (extrait d’une interview sur CanalObs.tv).

Le roman est d’ailleurs ponctué de vrais telex, extraits de l’actualité qui témoignent, s’il en est besoin, du fossé qui se crée chaque jour entre ceux qui possèdent et ceux qui subissent. Un exemple pris au hasard : "En Inde, selon le gouvernement du Maharashtra, 1920 petits exploitants, âgés pour la plupart de 20 à 45 ans, se sont donnés la mort au cours de ces cinq dernières années, à cause de leur endettement. Pour survivre, ils doivent investir chaque année dans le coton transgénique BT, fourni par l’entreprise américaine Monsanto. A la moindre catastrophe naturelle, cette culture qui en interdit toute autre, les laisse à la merci de leur fournisseur exclusif et des banques".

Et Gérard Mordillat se pose la question : "Jusqu’à quand va-t-on accepter de voir les parts financières de l’industrie manger tout ce qui reste de l’industrie, c’est-à-dire détruire des emplois, détruire des vies et faire que l’ensemble des personnes qui sont victimes d’un plan social restent dans une apathie et dans un silence que je trouve terribles et consternants. Dans mon roman quelques uns ont décidé de passer à l’action."

Pour les amateurs de romans psychologiques finement ciselés, Notre part des ténèbres peut sembler un peu long, avec des ficelles parfois un peu épaisses. Mais c’est un livre au suspens terriblement efficace et qui ne peut que nous faire réfléchir à notre rôle dans cette société qui exclut chaque jour une partie de ses membres : jusqu’à quand, nous aussi, allons-nous accepter cette situation ? Quelles sont  notre marge de manœuvre et notre part de liberté dans ce système de plus en plus violent ?

Notre part des ténèbres nous pousse à nous poser ces questions et permet d’alimenter notre réflexion. C’est déjà une grande vertu.


Véronique Cazaubiel

© Etat-critique.com - 08/02/2008