Mardi 09 Février 2010Musique

 Nebraska

Nebraska

Bruce SPRINGSTEEN

(Columbia - 1982)

Et ta critique ?




Au sommet de sa gloire, Bruce Springsteen abandonne le rock épique qui le caractérisait, écarte le E-Street band et sort ce qui était au départ des maquettes acoustiques enregistrées en solo chez lui. Nebraska est né, chef d’oeuvre intimiste et sombre sur la face cachée d’une Amérique alors en pleine crise.

Comme il le dit lui-même à Rolling Stone, « C’est fou qu’on en soit arrivé là, parce que j’ai transporté cette cassette dans ma poche sans boîtier ni rien, pendant quinze jours. Et tout d’un coup on s’est dit " Oh-oh, mais c’est l’album !" »

Dès le morceau-titre, qui ouvre l’album, le ton est donné : longues notes altérées d’harmonica, arpèges de guitare acoustique, voix apaisée, presque murmurée, très discrètes touches de clavier ou de mandoline loin en arrière-plan. La chanson, calme et mélancolique, est pourtant la confession d’un serial killer dans sa cellule, qui relate ses nombreux crimes avant de conclure « ils veulent savoir pourquoi j’ai fait ça, mais m’sieur j’crois qu’il y a juste une méchanceté dans ce monde ».

Nebraska, l’album, enchaîne ensuite ballades sur trois accords et morceaux plus rapides, rocks squelettiques gorgés d’énergie, soutenus par des  chœurs fantomatiques, voire des hululements qui rappellent les cris d’Alan Vega sur Suicide. Disque spartiate, nocturne, en noir et blanc, mais surtout entièrement au service des textes.

Car c’est pour mieux les mettre en valeur que Bruce a renoncé à l’E Street Band. L’écriture du boss a muté. On est loin des envolées mystiques de Born to Run et du grand vide-grenier qu’était The River. L’épure, déjà entamée avec Darkness On The Edge Of Town est ici poussée à son comble. Springsten a changé de focale, comme on dit en ciné. Les descriptions se font plus précises, plus explicites, les cadrages plus ressérés, d’où cette sensation de confinement, de confessionnal.

Autant le dire tout de suite : cet album ne peut être pleinement apprécié que si l’on se penche sur les textes. Sinon, fatalement, on passe à côté. Mais le jeu en vaut la chandelle : Nebraska se lit réellement comme un recueil de nouvelles,  dont deux  sont inspirées ou ont inspiré les réalisateurs les plus springsteeniens qui soient, Terrence Malick  (la chanson Nebraska raconte l’histoire du film Badlands)et Sean Penn (qui reprendra celle de Highway Patrolman dans son film Indian Runner).

Enregistré au summum de la crise économique et identitaire américaine (qui rappelle celle des subprimes et du post 11 septembre) , Nebraska raconte l’histoire de ceux qui ont franchi ou se tiennent en-deçà de la limite, thème si cher à Springsteen : entre le bien et le mal (le tueur de Nebraska) ; le crime et l’honnêteté (le chômeur d’Atlantic City qui bosse pour la pègre) ; les winners et les losers (le gamin de Used Cars qui jure que jamais comme son père il n’achètera de bagnole d’occasion) ; la justice et la pitié (le flic d’Highway Patrolman renonce à poursuivre son frère délinquant) ; le rêve d’amour et la réalité de la perte du père et des repères (My Father’s House) ; et enfin, la limite entre la grande cité et la banlieue, symbolisée par le New Jersey turnpike, ce péage que passe Tony Soprano au début de chaque épisode.Malgré tout, le disque se termine, avec Reason To Believe, conte moral sur l’espoir de ceux qui s’accrochent à la vie sans vraiment savoir pourquoi.

Springsteen reviendra ensuite à du plus commercial, au moins dans la forme, puisque toute la première face de Born In the USA fut enregistrée au même moment que Nebraska, mais il retournera ensuite fréquemment (avec Ghost of Tom Joad par exemple) à cette forme plus folk qui sied si bien à ses dons de story-teller, sans pour autant aller aussi loin dans le dépouillement de ce disque minimaliste, absolument unique dans l’œuvre springsteenienne, et qui pourrait vite passer pour une parenthèse si on avait le grand tort de ne pas s’y attarder.


Nicolas Lejeune

© Etat-critique.com - 03/05/2008